Le terme de tendresse τεκνία, mes petits enfants, ne se trouve nulle part ailleurs dans nos évangiles ; c'est ce bientôt du v. 32 impliquant la séparation prochaine qui le lui inspire. Les disciples lui apparaissent comme des enfants qu'il va laisser orphelins sur la terre. Quel vide dans leur vie que celui qui résultera de la disparition de Jésus ! Il ressent lui-même dans toute sa vivacité ce qu'ils éprouveront : « Vous me chercherez ; vous voudrez me rejoindre. » Et lui-même, combien ne serait-il pas désireux de les emmener immédiatement avec lui dans ce monde divin où il va rentrer ? Mais ce qu'il avait déclaré aux Juifs six mois auparavant (7.34 ; 8.21), s'applique encore pour le moment aux disciples : ils ne sont pas prêts à le suivre. Seulement il y a cette différence entre eux et les Juifs, que pour eux cette impossibilité n'est que momentanée ; comparez 14.3 : « Je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis, vous y soyez aussi. » tandis que Jésus dit aux Juifs : « Vous mourrez dans vos péchés. » Pour les Juifs l'obstacle de la condamnation naturelle, que la foi seule aurait pu enlever, subsistera à toujours en raison de leur incrédulité. Quant à ses disciples, en attendant qu'ils le rejoignent, il leur laisse une tâche qui sera en même temps leur consolation : c'est celle qui résulte de leur situation nouvelle et qui est indiquée v. 34 : la tâche de s'aimer. C'est en s'aimant entre eux qu'ils suppléeront à l'absence extérieure de celui qui les a si tendrement aimés.
L'expression ἐντολὴ καινή, commandement nouveau, a embarrassé les interprètes, parce que l'A. T. ordonnait déjà d'aimer son prochain comme soi-même (Lévitique 19.18) et qu'il ne semble pas possible de l'aimer davantage. Ou faudrait-il dire avec Knapp, dans sa célèbre dissertation sur ce sujet, et paraît-il, aussi avec Reuss et Weiss, que Jésus par son exemple et par sa parole nous enseigne à aimer le prochain plus que nous-même ? Cette pensée serait plus spécieuse que juste. Ou bien faudrait-il donner ici au mot καινή un sens extraordinaire, tel que illustre (Wolf), toujours nouveau (Olshausen), renouvelé (Calvin), renouvelant l'homme (Augustin), inattendu (Semler), le dernier (Heumann) ? Rien de tout cela n'est nécessaire. Le caractère nouveau de l'amour chrétien ressort d'abord d'une manière extérieure du cercle dans lequel il s'exerce : les uns les autres ; cet amour s'applique, non à toute la famille humaine en général, comme la loi de la charité écrite dans la conscience, ni non plus spécialement aux membres de la nation israélite, comme le commandement du Lévitique ; il embrasse tous ceux qu'unit la foi commune en Jésus et l'amour dont ils sont l'objet de sa part. Mais le terme nouveau va plus profond encore : c'est un amour nouveau dans sa nature même : il part d'un centre de vie et d'affection tout nouveau. L'amour du Juif pour le Juif provenait de ce que Jéhova était leur Dieu à l'un et à l'autre et les avait élus en Abraham l'un et l'autre ; chaque Israélite devenait pour l'autre par ce bienfait commun comme un second lui-même. Jésus a apporté dans le monde et témoigné aux siens un amour spécifiquement différent de tout amour qui eût paru jusqu'alors : celui qui s'attache à la personnalité humaine pour la sauver. De ce foyer jaillit la flamme d'une affection essentiellement nouvelle. En Christ : voilà donc l'explication du mot nouveau. C'est une affection de famille, et la famille naît à cette heure même ; comparez 1 Jean 2.8. - Il m'est impossible d'envisager les mots : comme je vous ai aimés, ainsi que le font Meyer, Luthardt, Weiss, Keil, Wahle, comme une dépendance de cette première proposition : que vous vous aimiez les uns les autres. La répétition de ces derniers mots à la fin du verset devient ainsi oiseuse. Jésus commence par dire : que vous vous aimiez ; puis, reprenant cet ordre avec une intonation nouvelle, il y ajoute cette fois la détermination caractéristique : « Je veux dire : que, comme je vous ai aimés, vous vous aimiez aussi. » Comparez 17.21 exactement la même construction. Καθώς, comme, indique plus qu'une simple comparaison (ὥσπερ) ; il désigne une conformité. L'amour qui unit les croyants entre eux est de la même nature que celui que Jésus témoigne au croyant (10.15) ; chacun aime, pour ainsi dire, son frère de l'amour dont Jésus aime et lui et ce frère.
A l'obligation résultant de ces mots : comme je vous ai aimés, Jésus ajoute le mobile le plus élevé, celui de sa gloire. Pour qui s'est senti aimé de lui, il ne saurait y en avoir de plus pressant. - Ἐμοί a peut-être plus de force comme datif que comme nominatif pluriel : « des disciples appartenant à moi, le Maître nouveau. » L'histoire de l'Eglise primitive a réalisé cette promesse de Jésus : « Ils s'aiment même avant de se connaître, » disait des chrétiens Minucius Félix ; et le moqueur Lucien : « Leur maître leur a fait accroire qu'ils sont tous frères. » - Ici commence une série de questions toutes suscitées dans le cœur des disciples par la pensée de la séparation annoncée. La première est tout naturellement celle-ci : N'y aurait-il pas moyen d'éviter cette séparation, même momentanée ? C'est Pierre, le plus hardi de tous, qui se fait l'organe de ce désir incompatible avec la parole de Jésus (v. 33).
2o) 13.36 à 14.4.