Cette explosion d'indignation, de la part de Judas, est occasionnée par la vile passion que lui reproche l'évangéliste ; mais, comme sa trahison, elle a une source plus profonde que l'avarice. Dès longtemps (6.70) couvait dans son cœur un sombre mécontentement sur la marche suivie par Jésus (6.70-71, comparez avec v. 15), et ce sentiment n'attendait qu'un prétexte pour se faire jour. Dans les synoptiques, ce sont les disciples (Matthieu), quelques-uns (Marc), qui se récrient. Il paraît qu'en cette occasion, comme dans d'autres, Judas joua parmi ses condisciples le rôle du levain qui fait lever la pâte. Westcott dit : « Il exprima ce que les autres pensaient. » Il y a plus que cela sans doute : il provoqua parmi eux des manifestations de mécontentement qui ne se seraient pas produites sans lui. Nous retrouvons ici entre Jean et les synoptiques un rapport que nous avons déjà signalé dans d'autres récits. Chez les seconds, les contours sont effacés ; le premier seul reproduit les traits caractéristiques, comme on peut l'attendre d'un témoin. - Judas connaît le prix exact de la denrée dont il s'agit, comme s'il était un homme du métier. - Pour la valeur du denier, voir à 6.7. La somme indiquée équivalait à peu près, au temps des empereurs, à 260 fr.[1] Elle se retrouve identiquement la même chez Marc. Nous avons déjà remarqué plusieurs pareilles coïncidences entre les deux évangélistes (v. 3 ; 6.7,10). - Même indépendamment du fait subséquent de la trahison de Judas, attesté par les quatre évangélistes, il serait bien téméraire d'attribuer, comme s'est permis de le faire la critique moderne, l'accusation formulée ici par Jean contre Judas a un sentiment de haine personnelle. - Le mot γλωσσόκομον (proprement γλωσσοκομεῖον) désigne littéralement l'étui dans lequel les musiciens conservaient les becs de flûte ; d'où : boîte. Cette bourse était probablement une petite caisse portative. La fortune de Jésus et de ses disciples y était confondue avec celle des pauvres (13.29). Ce trésor s'alimentait de dons volontaires (v. 5 ; Luc 8.1-3). On peut voir 20.13 comment, dans le mot βαστάζεῖν, le sens de porter, seul usité en général dans le N. T., se transforme aisément en celui d'emporter, dérober (de Wette, Meyer, Weiss, Wahle). Le sens simple de porter n'est cependant pas impossible, si on lit avec les alex. ἐχων ayant au lieu de καὶ… εἶκε, et il avait… et… Car par là toute tautologie entre cette proposition et la suivante disparaît. Mais il est absurde, en tous cas, de prétendre exclure le sens d'emporter en raison de l'article τά devant βαλλόμενα comme si cet article devait signifier qu'il emportait tout ce qu'on mettait dans la boîte ! - On a demandé pourquoi Jésus, s'il connaissait Judas, lui avait confié cette charge si périlleuse pour sa moralité ? Nous ne dirons pas avec Hengstenberg que Jésus avait trouvé bon de provoquer ainsi la manifestation de son péché, comme unique moyen de guérison. Par une telle manière d'agir, Jésus se serait mis, à ce qu'il nous paraît, en lieu et place de Dieu, plus qu'il ne convient à la réalité de son humanité. Mais est-il bien prouvé que Jésus fût intervenu directement dans le choix de Judas comme trésorier de la communauté ? Ne pouvait-il pas y avoir là un arrangement que les disciples avaient pris entre eux et dans lequel Jésus n'avait pas voulu s'immiscer ? Weiss pense que Jésus avait d'abord choisi Judas parce qu'il avait un don particulier dans ce domaine financier, et qu'ensuite il ne voulut pas intervenir dans une relation dans laquelle il reconnut une dispensation divine.
Notes
[1] Soit 780 euros, en comptant 3 euros pour 1 franc de la fin du 19e. C. R.