Quand eut lieu ce repas ? Naturellement, dans notre hypothèse, le dimanche soir, jour de l'arrivée de Jésus. - Le sujet d'ἐποίησαν, ils firent, est indéterminé ; cette forme répond en grec à notre : on. Il résulte déjà de là que ce sujet ne saurait être, comme on se le représente ordinairement, les membres de la famille de Lazare. C'est ce qui ressort d'ailleurs de la mention expresse de la présence de Lazare et de l'activité de service de Marthe, toutes circonstances qui s'entendraient d'elles-mêmes si le repas avait eu lieu dans leur propre maison. Le sujet du verbe indéterminé ne pouvant être les personnes nommées ensuite, il suit de là que ce sont bien plutôt les gens du lieu. Une partie des habitants de Béthanie sentirent le besoin de témoigner leur reconnaissance à celui qui par un miracle magnifique avait honoré leur obscure bourgade. C'est cette liaison d'idées que paraissent exprimer le donc au commencement du v. 2 et immédiatement après, ce détail : « Lazare, qu'il avait ressuscité. » Ce qui les poussait sans doute tout particulièrement à rendre à Jésus en ce moment cet hommage public, c'était la haine à laquelle ils le voyaient exposé de la part des chefs. Ce banquet était une courageuse réponse à l'édit du sanhédrin (11.57) ; c'était le proscrit que l'on honorait.
Le texte ne dit pas dans quelle maison eut lieu le repas. Lazare se trouvant là comme invité, non comme hôte (v. 2). il en résulte que la scène se passa dans une autre maison que la sienne. Ainsi s'établit tout naturellement l'accord avec les récits de Matthieu et de Marc qui disent positivement que le repas eut lieu chez Simon le lépreux, sans doute un malade que Jésus avait guéri et qui avait réclamé le privilège de le recevoir au nom de tous. Il est inconcevable que ce rapprochement si simple ne paraisse à Meyer qu'un procédé de fausse harmonistique. Weiss dit lui-même : « La forme employée exclut l'idée que Lazare fût celui qui donnait le repas. » - Chacun ne pouvait recevoir Jésus ; mais chacun avait voulu contribuer, selon ses moyens, à l'hommage qui lui était rendu : les gens de Béthanie, par le banquet offert en leur nom ; Marthe, en s'employant personnellement au service, même dans une maison étrangère ; Lazare, par sa présence qui, à elle seule, glorifiait le Seigneur mieux que tout ce que les autres pouvaient faire ; Marie, enfin, par une prodigalité royale, seule capable d'exprimer le sentiment qui l'animait.
L'usage général chez les peuples anciens était d'oindre de parfum la tête des convives, dans les jours de fête. « Tu dresses la table devant moi ; tu oins ma tête d'huile, et ma coupe est comble, » dit David à Jehova, en décrivant sous l'image d'un festin que lui donne son Dieu les délices de la communion avec lui (Psaume 23.5). L'oubli de cette cérémonie est relevé par Jésus, Luc 7.46, comme une omission blessante. A Béthanie, on n'avait pas commis une telle faute ; Marie s'était chargée de cet office, se réservant de l'accomplir à sa manière. - Μύρον est le terme générique qui comprend tous les parfums liquides, et νάρδος, nard, le nom de l'espèce la plus précieuse. Ce mot, d'origine sanscrite (en persan nard, en sanscrit nalada), désigne une plante qui croît en Inde et dont il existe quelques variétés moins réputées en Syrie. On en renfermait le suc dans des flacons d'albâtre (nardi ampullæ), et il était employé non seulement pour oindre le corps, mais aussi pour parfumer le vin (voir Riehm, Handwörlerbuch). - Nous avons traduit πιστικός par pur. Ce mot, qui est étranger au grec classique, ne se retrouve, dans tout le N. T., que dans le passage correspondant de Marc. Chez les Grecs postérieurs il sert à désigner une personne digne de confiance ; ainsi celui auquel on remet le soin d'un vaisseau, d'un troupeau. Il signifie donc du nard auquel on peut se fier, non falsifié. Ce sens convient d'autant mieux que le nard était exposé à toute sorte de falsifications. Pline énumère neuf plantes au moyen desquelles on pouvait le contrefaire, et Tibulle emploie l'expression nardua pura, ce qui donne presque à notre πιστικῆς, chez Marc et Jean, le caractère d'une épithète technique. Le sens de potable (de πίνω, πιπίσκω) est beaucoup moins vraisemblable, non seulement parce que la forme naturelle serait πιστός ou ποτιμός, mais surtout parce que la notion de potabilité n'a aucun rapport avec le contexte. On a essayé aussi de dériver ce mot du nom d'une ville persane Pisteira, nom qui aurait été abrégé parfois en Pista (comparez Meyer à Marc 14.3). C'est un expédient sans valeur. (Comparez Hengstenberg et surtout Lücke et Wichelhaus.) - L'épithète πολυτίμου, fort cher, ne peut se rapporter qu'au premier des deux substantifs (en opposition à Luthardt, Weiss, etc.) : car ce n'était pas la plante qu'on avait achetée (νάρδου), mais le parfum (μύρου). Λίτρα, une livre, répond au latin libra et désigne un poids de douze onces ; c'était une quantité énorme pour un parfum de ce prix. Mais rien ne devait manquera l'hommage de Marie, ni la qualité, ni la quantité.
On recevait probablement d'Orient ces flacons de nard hermétiquement fermés ; pour en employer le contenu, il fallait en briser le col : c'est ce que fit Marie, d'après Marc 14.3. Cet acte ayant quelque chose de frappant, elle doit l'avoir accompli à la vue de tous les convives, par conséquent sur la tête de Jésus déjà assis à table. Sa tête reçut ainsi les prémices du parfum (comparez Matthieu et Marc : « elle lui en versa sur la tête »). Après cela seulement, comme il ne s'agissait pas ici d'un convive ordinaire et que Marie voulait donner à son hôte, non pas uniquement un témoignage d'amour et de respect, mais une marque d'adoration, elle joignit à l'onction ordinaire de la tête (ce qui s'entendait de soi-même : comparez Psaumes 23.5 : Luc 7.46) un hommage tout à fait exceptionnel. Comme si cette liqueur précieuse n'était que de l'eau vile, elle la répand sur ses pieds, et avec une telle abondance que c'était comme si elle les lui baignait ; aussi est-elle obligée de les essuyer. Pour cela elle se sert de ses propres cheveux. Ce dernier trait met le comble à l'hommage rendu. Il y avait chez les Juifs, d'après Lightfoot (t. II, p. 633), « du déshonneur pour une femme à délier les bandelettes qui retiennent sa chevelure et à se montrer les cheveux épars[1]. » Marie témoigne donc par là que, comme aucun sacrifice n'est trop coûteux pour sa bourse, aucun service n'est trop vil pour sa personne. Tout ce qu'elle est, appartient à Jésus aussi bien que tout ce qu'elle a. On comprend ainsi le motif de la répétition, non accidentelle assurément, des mots τοὺς ποδὰς αὐτοῦ, ses pieds. C'est à cette partie, la moins noble de son corps, qu'elle rend cet hommage extraordinaire. Chaque détail dans ce récit respire l'adoration, âme de cet acte. Peut-être le bruit de l'hommage rendu à Jésus par la pécheresse de Galilée était-il parvenu jusqu'à Marie. Elle ne voulait pas que les amis de Jésus fissent moins pour lui qu'une étrangère.
L'identité de ce fait avec celui qui est raconté Matthieu 26.6-13 et Marc 14.3-9, est incontestable. Il est dit sans doute chez les derniers que le parfum fut versé sur la tête, chez Jean sur les pieds ; mais, comme nous venons de le voir, cette légère différence s'explique facilement. Après l'onction en la forme ordinaire (celle de la tête) commença ce bain de pieds de parfum qui remplace ici le bain de pieds ordinaire (Luc 7.44). Jean seul a conservé le souvenir de ce fait qui donne à la scène son caractère unique. On ne saurait supposer que Marie ait versé sur la tête de Jésus toute une livre de liquide. Quant à la place qu'occupe ce récit dans les deux narrations, elle n'est pas non plus une objection contre l'identité du fait. Car chez les synoptiques cette place est évidemment déterminée par la relation morale de cet acte avec le fait raconté immédiatement après, la trahison de Judas (Matthieu., v. 14-16 ; Marc, v. 10 et 11). Cette association d'idées avait déterminé la réunion des deux faits dans la tradition orale, et de là elle avait passé dans la rédaction écrite. Jean a remis le fait en son lieu. - Le rapport de l'onction de Jésus à Béthanie avec le fait raconté Luc ch. 7 est tout autre. Nous avons déjà rappelé les traits qui ne permettent pas d'identifier les deux récits (p. 121). Keim décrète qu'un hommage de ce genre ne peut avoir eu lieu deux fois. Mais l'onction appartenait nécessairement, ainsi que le bain de pieds, à tout repas pour lequel il y avait eu invitation (Luc 7.44). Les détails par lesquels les deux scènes se rapprochent sont purement accidentels. Simon le lépreux, de Béthanie, dont parlent Matthieu et Marc, n'a de commun que le nom avec Simon le pharisien, dont parle Luc. Or, uniquement parmi le petit nombre des personnages que nous connaissons dans l'histoire évangélique, nous pouvons compter douze à treize Simons ; et il ne pourrait pas y avoir deux hommes, portant un nom si usité, chez qui ces deux scènes analogues auraient eu lieu ? L'un vit en Judée, l'autre en Galilée ; l'un reçoit Jésus chez lui au milieu de son ministère galiléen. l'autre, quelques jours avant sa mort. La discussion porte en Galilée sur le pardon des péchés, en Judée sur la prodigalité de Marie. Et si les deux femmes essuient les pieds de Jésus avec leurs cheveux, pour une ce sont ses propres larmes qu'elle recueille, pour l'autre c'est le parfum dont elle a embaumé son maître. Cette différence caractérise suffisamment les deux femmes et les deux scènes. Le sentiment chrétien protestera d'ailleurs toujours contre l'identification de Marie de Béthanie avec une femme de mauvaises mœurs.
Notes
[1] Sotah, fol. 5, 1 : « Le prêtre dénoue les cheveux de la femme suspecte… en signe de flétrissure. » Vajicra Rabba, fol.188, 2 : « Kamith, qui avait eu sept fils grands sacrificateurs, répondit à ceux qui lui demandaient à quoi elle devait un tel honneur : A ce que les poutres de ma chambre n'ont jamais vu les cheveux de ma tête. »