L'âme, ψυχή, est le siège des émotions naturelles, comme l'esprit, πνεῦμα, est celui des émotions religieuses. Weiss conteste cette distinction : il en appelle à l'émotion toute semblable décrite 11.33. Mais c'est précisément cette parole, surtout rapprochée de 13.21, qui la confirme. Dans ces deux passages il s'agit d'une horreur de nature religieuse et morale pour le mal qui s'approche de Jésus sous la forme la plus odieuse. Ici, au contraire, c'est la perspective des douleurs personnelles et de la mort qui l'ébranle si vivement. Le terme ψυχή, âme, est donc parfaitement à sa place. Je ne comprends point la portée de cette explication de Weiss, destinée à identifier ψυχῆ et πνεῦμα : « L'esprit devient l'âme dans l'homme » (voir Keil). - Le parfait τετάρακται, est troublée, indique un état dans lequel le Seigneur se sent entièrement plongé. Ce trouble extraordinaire se révèle surtout à sa conscience par l'hésitation qu'il éprouve, au moment où il cherche à épancher son émotion dans la prière. D'ordinaire, il a une vue distincte de ce qu'il doit demander au Père : actuellement, cette clarté lui manque. Comme le fidèle dans l'état que décrit saint Paul Romains 8.26, il ne sait comment il doit prier. Il est obligé de se poser un moment la question : Que dirai-je ? Cette question, il ne l'adresse proprement ni à Dieu, ni aux hommes, mais à lui-même. Le sacrifice de sa propre vie est en soi un acte libre ; il pourrait encore, s'il le trouvait bon, demander à Dieu de l'en dispenser. Et le Père l'exaucerait, comme toujours, dût-il lui envoyer douze légions d'anges. Mais cette prière, en le délivrant, ne perdrait-elle pas les hommes ? Jésus ne se sent pas libre de prier ainsi. Il est déjà trop avancé sur la voie où il doit réaliser le salut du monde, pour s'arrêter si près du but. - Le mot maintenant, qui commence la phrase, caractérise cette angoisse comme une anticipation de celle qui l'attend en face de la croix : déjà maintenant, quoique l'heure terrible n'ait pas encore sonné. - Après la question : Que dirai-je ? comment comprendre la parole : Père, délivre-moi de cette heure ? Est-ce la prière réelle à laquelle aboutit ce moment d'incertitude par ou il vient de passer ? C'est ce que pensent Lücke, Meyer, Hengstenberg, Ebrard, Luthardt, Westcott. Quel en serait le sens ? « Dispense-moi de la nécessité de mourir, » comme quand il fait cette prière à Gethsémané : « Que cette coupe passe loin de moi » C'est ce qu'admettent les trois premiers. Mais là Jésus ajoute : s'il est possible, et par le πλήν qui suit, il réserve à l'instant la volonté du Père (Matthieu 26.3 ). Comment d'ailleurs expliquer ici le revirement d'impression si brusque dans la proposition suivante ? Après avoir énoncé sérieusement et sans restriction cette demande : « Délivre-moi de cette heure ! » pourrait-il ajouter pour ainsi dire d'une seule haleine : « Mais c'est pour cette heure que je suis venu » ? Luthardt, Ebrard et Westcott le sentent bien. Aussi proposent-ils d'entendre le σῶσόν, délivre-moi, non dans le sens : « Dispense-moi de la mort, » mais dans celui-ci : « Tire-moi victorieusement de cette lutte intérieure actuelle, » soit en l'abrégeant, soit en lui donnant une heureuse issue. Mais comment expliquer la particule adversative ἀλλά, mais, qui suit ? Ici Westcott propose un vrai tour de force : « Mais à quoi bon dire cela ? Cette issue favorable n'est pas douteuse. » Ce sens du mais est tout à fait forcé : et il n'y a pas opposition entre : sortir de la lutte, et : être venu pour elle. De quelque façon que l'on retourne cette phrase, on est toujours ramené à y voir une prière hypothétique. C'est la voix de la nature qui se fait entendre la première en réponse à la question : Que dirai-je ? Puis, dans les paroles suivantes, Jésus refoule cette voix. Adresser à Dieu cette demande, ce serait démentir tout ce qu'il a fait et supporté jusqu'à présent. Et enfin, donnant essor à la voix de l'esprit, il s'arrête définitivement à la prière qui subsiste seule, une fois le moment de trouble passé : Glorifie ton nom ! (v. 28a) c'est-à-dire : « Tire de moi ta gloire, en faisant de moi ce que tu voudras ! Rien pour moi, tout pour toi ! » Quoi de plus instructif que cette lutte entre ces deux facteurs qui sollicitent la volonté de Jésus ? Elle nous permet de pénétrer dans l'intimité de son cœur. Qu'y découvrons-nous ? précisément le contraire de ce Jésus impassible que nos critiques prétendent être le Christ de Jean.
Les expressions : à cause de cela, et pour cette heure, semblent faire pléonasme. On pourrait faire de cette proposition une question : « Est-ce donc pour cela que je suis venu jusqu'à cette heure ? » c'est-à-dire pour chercher à la reculer indéfiniment ? Ou bien on pourrait faire des mots pour cette heure une apposition explicative de pour cela : « C'est pour cela que je suis venu, c'est-à-dire, pour cette heure. » Ces deux sens sont forcés, le premier à cause des deux interrogations qui déjà précèdent : le second, parce que le εἰς n'est pas la reprise naturelle du διά, mais plutôt le régime direct, ἦλθον et l'antithèse du σῶσον ἐκ. Hengstenberg explique : c'est pour que mon âme soit troublée que je suis venu…, » ce qui est encore plus forcé. Lücke et Meyer font porter les mots pour cela sur l'idée de la prière suivante (v. 28) : Père, glorifie ton nom ! C'est violenter la phrase outre mesure. N'est-il pas tout simple de voir dans le neutre cela l'expression un peu mystérieuse de ce quelque chose qui vient de jeter le trouble dans son âme et qu'il serait tenté de chercher à écarter par sa prière, le sombre et indicible contenu de l'heure qui s'approche ? « C'est en raison de cette mort que je dois subir, que j'ai persévéré dans cette voie jusqu'à cette heure. » Tout ce qu'il a fait et supporté en vue de la croix ne lui permet plus de faiblir au moment où l'heure de ce supplice redoutable va sonner. Comparez 3.14 - Le pronom de toi (v. 8), par la place qu'il occupe, est accentué. Il est opposé, comme dit Weiss, au caractère personnel de la prière précédente que Jésus a écartée.
Colani, dans sa critique de la Vie de Jésus de Renan, fait dire à Jésus, par une étrange inadvertance : « Père, glorifie mon nom » expression qui, dit-il, « n'a de sens qu'au point de vue de la doctrine du Logos[1]. » Plus cette altération est involontaire mieux elle est propre à faire voir la différence entre le Jésus profondément humain de Jean et le Christ fantastique que le critique de cette scène prête à l'évangéliste. Qu'après cela Colani ne voie plus dans cette scène qu'« une agonie emblématique » presque figurée cela se comprend ; à qui la faute ? - Reuss, qui prétend que le silence de Jean sur la scène de Gethsémané provient de ce qu' « une faiblesse même passagère aurait été un trait incompatible avec le portrait du Christ johannique, » se trouve très embarrassé par le récit qui nous occupe. Voici comme il se tire de la difficulté : « L'émotion de Jésus n'est point celle d'une faiblesse momentanée et touchante…, c'est celle d'une grande âme, d'un héroïsme divin… dont la résolution est plus fortifiée qu'ébranlée en face de la péripétie suprême. » Nous laissons le lecteur juger si cette exégèse reproduit ou contredit la vraie note du texte à expliquer, en particulier de ces mots : « Maintenant mon âme est troublée. » - Ce que nous admirons dans ce passage, c'est le caractère parfaitement humain de la lutte qui, à la pensée d'une mort prochaine, s'engage dans le cœur de Jésus entre la nature et l'esprit. C'est ensuite la sincérité, la candeur, dirons-nous avec lesquelles il exprime ses impressions les plus intimes sa faiblesse (Hébreux 5.2), devant tout ce peuple, ne craignant pas de l'initier à la perplexité où le plonge la perspective de ses prochaines souffrances. - Cette scène est, comme on l'a toujours reconnu, le prélude de celle de Gethsémané. Seulement, dans cette dernière, Jésus, au comble de l'angoisse, pousse réellement le cri : Délivre-moi de cette heure ! tandis qu'au moment où nous sommes arrivés, il se demande seulement s'il priera de la sorte. Cette nuance délicate est conforme à la différence des deux situations et prouve le caractère strictement historique de chacune d'elles. L'opinion que Jean aurait supprimé la scène de Gethsémané comme incompatible avec le caractère divin du Logos, tombe d'elle-même devant ce passage. Constatons enfin la gradation remarquable entre les trois scènes analogues Luc 12.49-50, Jean 12.27-28 et celle de Gethsémané. Ce rapprochement nous fait comprendre l'émotion croissante avec laquelle Jésus s'approchait lentement de la croix. Ces trois traits empruntés aux quatre récits s'unissent aisément en un seul tableau. Comment M. Réville peut-il s'exprimer comme suit Revue de théologie, 3e série, t. III, p. 316) : « Le quatrième évangile fait de Jésus un être élevé, quant à sa vie morale, au dessus de la tentation et du combat intérieur, et il écarte de son récit toutes les données traditionnelles qui pourraient suggérer une pensée contraire. » Renan, lui, observe sur ce passage : « Voici des versets qui ont un cachet historique indubitable. C'est l'épisode obscur et isolé des Hellènes qui s'adressent à Philippe. »
Notes
[1] Revue de théologie, 3e série, t. I, p. 382.