La répétition de ces mots du v. 11 : Je suis le bon berger, est amenée par le contraste avec la figure du mercenaire (comparez v. 9) ; et l'épithète de bon est expliquée ici par un nouveau trait, celui de la relation pleine de tendresse qui unit Jésus et ses brebis. C'est sur ce second trait que repose le premier le dévouement décrit jusqu'ici. Le mot connaître ne signifie point : Je les distingue des autres Juifs (Weiss). La portée de ce mot est beaucoup plus profonde : et le sens de distinguer ne convient pas dans les trois paroles suivantes. Jésus pénètre du regard de sa connaissance aimante tout l'être intérieur de chacune des brebis et discerne parfaitement tout ce qu'il possède en elles. Car il y a une relation étroite entre ce verbe « je connais » et le possessif « mes brebis. » Cette connaissance est réciproque ; les croyants aussi comprennent ce qu'est leur berger, tout ce qu'il éprouve et veut faire pour eux. Ils vivent ainsi, eux et lui, dans cette lumière non troublée d'une parfaite connaissance mutuelle. - De cette relation intime entre lui et ses brebis, Jésus remonte à celle qui en est à la fois le modèle et la source : sa relation avec le Père. Le terme καθώς, comme (littéralement, selon que), n'exprime point une simple comparaison, comme le ferait ὥσπερ, de même que. Ce mot caractérise la connaissance qui unit Jésus à ses brebis comme étant de même nature que celle qui l'unit à Dieu. C'est comme si le milieu lumineux dans lequel se rencontrent le cœur du Fils et le cœur du Père s'élargissait pour devenir celui dans lequel se rencontrent le cœur de Jésus et celui de ses brebis. - Le καί signifie : « Et en conséquence. » C'est en vertu de cette relation de connaissance si intime qu'il consent à se donner pour elles. Ces mots : Je donne ma vie pour les brebis, forment une sorte de refrain (comparez v. 11, 17, 18) ; nous en avons rencontré plusieurs semblables dans notre évangile, aux moments où le sentiment s'exalte (3.15-16 ; 4.23-24 ; 6.39-40,44,54). - Dans le contexte, on doit appliquer l'expression pour les brebis aux seuls croyants ; mais néanmoins cette parole ne contredit point celle d'après laquelle « Jésus est la propitiation, non pas seulement pour nos péchés, mais pour ceux de tout le monde » (1 Jean 2.2). Car la mort de Jésus, dans l'intention divine, est pour tous, quoiqu'en réalité elle ne profite qu'aux seuls croyants. Jésus sait bien que le ὑπέρ, en faveur de, ne se réalisera que pour ces derniers.
De ces deux traits par lesquels Jésus se caractérise lui-même comme le berger parfait, découle le troisième, v. 16. Il serait impossible que l'œuvre de l'amour le plus saint et le plus dévoué n'eût pour objet que ces quelques croyants - tels que les disciples et l'aveugle-né - qui consentent à se séparer du peuple incrédule. Un horizon plus étendu se découvre au regard de Jésus (v. 16), en même temps qu'il plonge plus profond et s'élève plus haut (v. 15). La mort d'un être tel que le Fils doit obtenir un salaire infini. Les autres brebis, dont la possession le dédommagera de la perte de celles qui refusent aujourd'hui de le suivre, sont évidemment les païens croyants. Jésus déclare qu'il les a déjà (ἔχω), et non pas seulement qu'il les aura ; car tout ce qui est de la vérité, dans l'humanité tout entière, est à lui dès avant sa venue. Il ne s'agit pas je pense, d'une possession en raison de la prédestination divine. Nous retrouvons plutôt ici l'une des pensées les plus profondes et les plus habituelles de notre évangile, pensée qui découle directement du rapport que le prologue établit entre le Logos et l'âme humaine (v. 4 et v. 10). Vie et lumière du monde, le Logos n'a cessé, même avant l'incarnation, de remplir ce rôle au sein du monde pécheur ; et parmi les païens eux-mêmes, tous ceux qui se livrent et obéissent à cette lumière intérieure, doivent infailliblement reconnaître en Jésus leur idéal et se donner à lui, comme ses brebis, dès qu'il se présentera ; comparez 11.52 (« les enfants de Dieu dispersés ») ; 8.47 (« celui qui est de Dieu, écoute les paroles de Dieu ») : 18.37 (« celui qui est de la vérité ») ; 3.21 (« celui qui fait la vérité, vient à la lumière »). - L'adjectif démonstratif ταύτης, placé comme il l'est après le substantif : « cette bergerie-ci, » supposerait, selon de Wette, que Jésus envisage aussi les nationalités païennes comme des espèces de bergeries, des groupements préalables divinement institués pour préparer l'Evangile. Mais peut-être Meyer, Weiss. etc., ont-ils raison de penser que c'est là une notion importée dans le texte. Cependant il est inexact d'opposer à cette idée 11.52, qui ne dit en aucune façon le contraire. Les païens fidèles peuvent fort bien être dispersés dans leurs nationalités respectives, comme les Juifs fidèles dans la leur (en réponse à Weiss). - Meyer, commettant encore ici la faute qu'il a commise dans l'explication de la première allégorie, celle d'expliquer les images d'une similitude par celles de l'autre, entend l'expression ἀγαγεῖν dans le sens de paître, d'après l'image des v. 4 et 9, et il est suivi par Luthardt et Weiss. Mais la fin du verset (καί : « et ainsi il y aura… ») montre clairement que l'idée du Seigneur est tout autre ; c'est celle d'amener ces brebis pour les joindre aux premières. La Vulgate traduit donc avec raison adducere. Le parallèle 11.52 : συναγαγεῖν εἰς ἕν, conduit également à cette explication. Quand on a manqué l'application historique de la première similitude, on perd le sens de tout le discours. C'est essentiellement l'œuvre de saint Paul, avec les travaux des missionnaires qui l'ont suivi jusqu'à nos jours, que décrit ce terme amener. La troisième similitude, annonçant l'appel des païens, correspond ainsi à la première, qui décrivait la sortie des croyants de la Synagogue. - Les mots : Elles entendront ma voix, rappellent cette expression de la fin des Actes : « Le salut de Dieu a été envoyé aux Gentils, et aussi ils l'entendront » (28.28). - Il y a de la solennité dans ces derniers mots simplement juxtaposés : un seul troupeau, un seul berger. Ils renferment la pensée qui forme le texte de l'épître aux Ephésiens : le renversement du vieux mur de séparation entre Juifs et païens par la mort du Christ (Ephésiens 2.14-17). Cette parole prophétique s'accomplit sous nos yeux par l'œuvre de la mission dans le monde païen. Quant à la conversion finale d'Israël, elle n'est ni directement ni indirectement indiquée.
Ces idées si nouvelles de la mort du Messie et de l'appel de nouveaux croyants non juifs à la participation du salut messianique étaient propres à soulever bien des doutes dans les auditeurs. Jésus le sent ; c'est pourquoi il affirme énergiquement que le bon plaisir de Dieu repose sur cette œuvre et sur lui qui l'exécute, et qu'elle est le vrai but de son envoi dans le monde.