Le premier tableau resplendissait des fraîches teintes du matin ; le second dépeignait la vie et l'activité du troupeau durant le cours de la journée ; le troisième semble nous transporter au moment où se répandent les ombres de la nuit et où les brebis, ramenées à l'enclos commun par le berger, sont tout à coup exposées à l'attaque du loup qui le soir se tient aux aguets sur leur passage. Jésus reparaît ici dans son rôle de berger. Mais cette troisième allégorie ne se confond pourtant pas avec la première. Celle-ci était dominée par le contraste entre le berger et le voleur ; dans celle que nous allons étudier, c'est l'antithèse du bon berger et du gardien mercenaire. Le trait saillant n'est pas, comme dans le premier tableau, la légitimité de la mission messianique, mais l'amour désintéressé qui en est le mobile. C'est ce sentiment qui fait de Christ, non seulement le berger, mais le bon berger.
Le mot καλός, beau, désigne chez les Grecs la bonté, comme suprême beauté morale. La suite montrera en quoi cette beauté consiste. Ce mot καλός explique l'article ὁ, le : celui qui réalise parfaitement ce type sublime. Puis Jésus indique le premier trait du caractère de ce berger. C'est l'amour poussé jusqu'à l'abnégation complète, jusqu'au sacrifice entier de soi-même. - Plusieurs (Meyer, Luthardt) trouvent dans l'expression ψυχὴν τιθέναι (littéralement : mettre sa vie) l'idée d'un gage déposé : Jésus mettant sa vie en gage comme rançon de la nôtre. Mais cette idée de rançon est étrangère à l'image du berger et des brebis, et encore plus à celle du loup sous laquelle est représenté l'ennemi. On pourrait rapprocher cette expression de celle que nous trouvons, 13.4 : ἱμάτια τιθέναι, déposer ses vêtements. L'idée serait celle de se dépouiller de sa vie. Comparez Huther, sur 1 Jean 3.16. Cependant Keil allègue contre ce second sens les mots ὑπὲρ, en faveur des brebis. Il vaut mieux donner à τιθέναι le sens de : placer là à la disposition d'autrui, livrer, sacrifier ; comparez 13.37. - Au v. 12, il ne faut pas ajouter l'article et traduire, comme Ostervald, Arnaud, Crampon : qui n'est pas le berger. Jésus veut dire : qui n'est pas berger, qui a la position de mercenaire. Ce n'est pas le propriétaire du troupeau qui agit ainsi, mais un serviteur à gages auquel le propriétaire l'a confié. Qui Jésus a-t-il voulu désigner par ce personnage ? Personne, répondent plusieurs interprètes, en particulier Hengstenberg, Weiss. Bonnet ; c'est ici une figure fictive destinée à faire ressortir par le contraste celle du bon berger. Mais il serait étrange dans cas qu'elle fut décrite durant deux versets entiers, comme pendant de celle du bon berger et comme tout aussi réelle que celle-ci. La plupart des interprètes pensent que ce sont les pharisiens. Mais ils seraient présentés ici sous un jour trop différent de celui sous lequel ils ont été dépeints dans les deux similitudes précédentes. Un gardien lâche est autre chose qu'un brigand et un agresseur, et si le mercenaire représente les pharisiens, qui donc sera figuré par le loup ? Selon Luthardt, Bonnet, ce serait le principe hostile au règne de Dieu, le diable, agissant par le moyen de tous les adversaires de l'Eglise. Mais Jésus a complètement identifié au ch. 8 le pharisaïsme avec le principe diabolique. Il ne peut donc représenter ici le premier comme un simple mercenaire, un lâche ami, l'autre comme un ennemi déclaré. Lange, dans sa Vie de Jésus, entend par le loup la puissance romaine. Mais ce n'est pas réellement sous les coups du pouvoir romain qu'est tombé Jésus. Meyer avait d'abord appliqué l'image du loup à toute puissance anti-messianique, y compris le pharisaïsme : mais il résultait de là que le mercenaire fuyant devant le loup, c'étaient les pharisiens fuyant devant les pharisiens ! Il a donc abandonné cette explication. Le loup figurerait, d'après lui, les futurs pasteurs mercenaires au sein de l'Eglise chrétienne. Mais qu'est-ce qui aurait pu amener Jésus à énoncer en ce moment une pareille idée et comment ses auditeurs actuels auraient-ils pu entrevoir ce sens ? Il me paraît que l'image s'explique si nous nous rappelons, d'un côté, qu'un μισθωτός est un serviteur à gages, et, de l'autre, qu'il n'y avait dans la théocratie d'autres fonctionnaires attitrés et payés que les sacrificateurs et les lévites. Voilà ceux à qui Dieu avait confié officiellement l'instruction et la conduite morale de son peuple. Mais, depuis les derniers siècles, le parti pharisien s'était tellement emparé de l'esprit du peuple, en exploitant l'orgueil national, que quiconque, même parmi les chefs légitimes de la théocratie, ne pliait pas devant lui, était aussitôt mis au ban et décrié, comme de nos jours dans l'Eglise romaine quiconque ose tenir tête à l'esprit jésuite. Il y en avait sans doute beaucoup en Israël qui auraient voulu maintenir la vérité de Dieu. Nous en avons pour preuve 12.42, quant à ce qui concerne les chefs en général et Actes 6.7, quant aux sacrificateurs en particulier. Mais, comme tant d'évêques éclairés et pieux dans le catholicisme actuel ils se taisaient lâchement. Un seul homme eut le courage d'affronter cette redoutable lutte avec le parti dominant, et mit sa vie pour le maintien de la vérité divine et pour le salut des brebis. Le : Crucifie ! crucifie ! fut la réponse du pharisaïsme blessé au cœur par le : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Le loup représente donc le principe positivement hostile au règne de Dieu et au Messie, les pharisiens ; et le mercenaire, les fonctionnaires légitimes, qui par position étaient appelés à remplir la tâche que Jésus a accomplie par libre dévouement, les sacrificateurs et les lévites, docteurs attitrés de la loi. Le passage 9.10 nous avait déjà fait entrevoir au sein même du sanhédrin un parti bien disposé envers Jésus, mais qui n'osait s'opposer ouvertement aux menées violentes des pharisiens contre lui. Jésus ne présente ici que les facteurs historiques qui ont concouru à l'accomplissement du décret de sa mort. Il n'a pas à parler des raisons profondes et divines qui ont présidé à ce décret lui-même. - Le mot ἁρπάζει, ravit, s'applique aux individus que le loup atteint (αὐτά), tandis que l'action de σκορπίζειν, disperser, s'étend au troupeau tout entier : τὰ πρόβατα, le troupeau, mot qu'il faut bien se garder de retrancher avec les alexandrins.
Verset 13. Les alex., D Syrsin, etc., retranchent les premiers mots : « mais le mercenaire s'enfuit. » Dans ce cas, le parce que qui suit, porte, non sur les deux dernières propositions du v. 12, mais sur celle qui les précède : il fuit. - Après avoir ainsi décrit les lâches gardiens, Jésus revient à la description du bon berger et de sa conduite envers le troupeau, et s'applique expressément (ἐγώ, v. 14) cette image :