Qu'est-ce donc que ces ténèbres (σκοτία) qui occupent tout à coup la scène d'un monde créé et éclairé par la Parole ? Il est impossible de penser, avec quelques interprètes de l'école de Baur, à des ténèbres éternelles, à un règne du mal co-éternel de celui du bien. Le v. 3 s'y oppose positivement : tout ce qui est, sans exception, est l'œuvre du Logos. Mais Jean, comme l'ont démontré les v. 3 et 4, écrivait pour des lecteurs qui connaissaient le récit de la Genèse. C'est encore d'après ce récit qu'il faut expliquer le v. 5. Les ténèbres dont parle l'évangéliste sont l'assujettissement au péché et au mensonge dans lequel vit l'humanité à la suite du fait de la chute raconté Genèse ch. 3. Le Logos était le principe de la vie et de la lumière pour le monde. Dès que l'humanité eut cessé de vivre en lui (v. 3), l'obscurité morale l'envahit ; il y eut ténèbres. - Le Logos cependant n'en persévère pas moins dans son office d'illuminateur (v. 4), et il finit par apparaître lui-même extérieurement sur ce théâtre qu'il n'a jamais cessé d'éclairer. - Précédemment, je rapportais le présent φαίνει, luit, à l'action bienfaisante du Logos avant son incarnation ; c'est la pensée que je viens de montrer renfermée dans la seconde proposition du v. 4. Ce sens se rapprochait de l'explication de de Wette, qui rapporte le φαίνει, luit, aux révélations de l'A. T., et de celle des interprètes qui l'appliquent aux lumières morales accordées aux païens par le moyen de la raison et de la conscience. Trois raisons m'ont détourné de cette interprétation : 1o Le présent φαίνει, luit, ne s'explique naturellement, surtout en opposition aux deux temps passés du v. 4, que si on l'applique à un fait actuel ; or, ce fait contemporain du moment où écrit l'évangéliste ne peut être que celui de l'apparition terrestre de Christ et de la prédication évangélique qui en perpétue l'éclat ici-bas. 2o Le passage parallèle si frappant (1 Jean 2.8) : « Parce que les ténèbres passent et que la vraie lumière luit déjà (ἤδη φαίνει), » ne peut, d'après le contexte, s'appliquer qu'à l'ère évangélique, et détermine ainsi le sens de l'expression identique du prologue. 3o La raison vraiment décisive à mes yeux est l'asyndeton significatif entre le v. 5 et le v. 6. L'absence de particule logique annonce le plus souvent en grec une réaffirmation plus accentuée et plus développée de la pensée déjà énoncée. Or, il ne me paraît pas possible d'interpréter autrement cette forme dans ce passage. Le fait historique introduit si brusquement au v. 6 par les mots : « Il parut un homme…, » ne peut être mentionné ainsi que dans le dessein de donner par l'histoire la preuve de la pensée énoncée au v. 3 ; et comme le développement qui s'ouvre au v. 6 et se termine au v. 11 se rapporte tout entier au rejet du Christ par Israël, il suit de là que la seconde partie du v. 5, thème de ce développement, ne peut se rapporter qu'à ce même fait. C'est ainsi que le φαίνει, luit, est compris par Ewald, Hengstenberg, Luthardt, Weiss. Plusieurs interprètes croient pouvoir appliquer l'acte de luire à l'action du Logos tout ensemble avant et pendant sa vie terrestre ; ainsi Olshausen, Meyer, Westcott, ce dernier en étendant même le sens du présent luit depuis le moment de la création jusqu'à la consommation des choses. Mais les deux modes d'illumination, intérieur et extérieur, qui ainsi attribués ici au Logos, sont de nature trop hétérogène pour pouvoir être réunis dans un même terme. Nous avons déjà reconnu d'ailleurs que le présent luit ne peut pas s'appliquer naturellement aux temps qui ont précédé l'incarnation.
Le καί, et, indique simplement la calme continuité de l'œuvre du Logos à travers ces phases diverses ; l'office qu'il accomplissait dans les profondeurs de l'âme humaine (v. 4) a abouti à celui qu'il est venu accomplir comme Messie au sein du peuple juif (v. 5-11). Weiss et Gess objectent à cette explication qu'elle nous force à donner au mot τὸ φῶς, la lumière, un sens différent dans le v. 4 et dans le v. 5 : là, la lumière, comme don du Logos ; ici, la lumière, comme étant le Logos lui-même. Mais c'est qu'au v. 4 il s'agissait d'une lumière émanant de la vie, par conséquent impersonnelle, tandis qu'au v. 5 Jean parle de la lumière comme visiblement et personnellement présente. Voici donc ce qu'il veut dire : c'est que ce bien moral dont le Logos faisait briller l'idéal dans l'âme humaine (v. 4), il est venu le réaliser lui-même ici-bas et le faire ainsi briller dans tout son éclat (v. 5). Jean use avec une grande liberté de cette notion de lumière. Nous retrouvons les deux mêmes sens réunis 8.12 dans le même verset : « Je suis la lumière du monde » - c'est le sens du mot lumière dans notre v. 5 - et : « Celui qui me suit aura la lumière de la vie » - c'est le sens de ce mot au v. 4. - La forme active φαίνει, luit, est employée à dessein plutôt que le moyen φαίνεται, qui signifierait : paraît, se montre. Jean veut dire, non qu'il est apparu, mais qu'il répand désormais son éclat dans les ténèbres de l'humanité, travaillant à les dissiper.
La seconde partie du v. 5 est expliquée de deux manières opposées, suivant les deux sens que l'on donne au verbe κατέλαβεν. Ce verbe, qui signifie mettre la main sur, saisir, peut désigner ou un acte hostile : saisir pour comprimer, surmonter, ou un acte bienveillant : saisir pour s'approprier, posséder. Le premier de ces sens est celui qu'admettent les anciens interprètes grecs (Origène, Chrysostome, etc.) ; longtemps abandonné, il est maintenant préféré de nouveau par plusieurs modernes (Lange, Weiss, Westcott) : « Et les ténèbres ne sont point parvenues à comprimer, à étouffer cette lumière. » On cite en faveur de ce sens la parole 12.33 : « Marchez pendant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous surprennent (καταλάβῃ, dans le sens hostile). » Mais, même dans ce passage, le sens de ce verbe n'est nullement celui de surmonter ; Jésus parle de la nuit, non comme comprimant la lumière, mais comme atteignant le voyageur parti trop tard. Cet unique exemple cité n'en est donc pas réellement un. De plus, ce sens est exclu par le contexte bien compris. Nous avons vu que l'asyndeton entre les v. 5 et 6 impliquait une relation de sentiment très étroite entre eux. Or, cette relation n'existe qu'autant que le v. 5 énonce un fait se rapportant déjà, comme tout ce qui suit, au développement de l'incrédulité, non de la foi. C'est là ce qui ne permet pas de traduire : « Et les ténèbres ne l'ont pas comprimée. » Pour trouver dans ce qui suit la preuve d'une pareille idée, il faudrait passer par dessus tout le développement v. 6-11, et aller la chercher dans le fait mentionné v. 12 et 13 : « A tous ceux qui l'ont reçu… ; » ce qui est naturellement impossible, d'autant plus que le v. 12 est rattaché par la particule adversative δέ au v. 11. Du reste, si l'apôtre voulait énoncer l'idée qu'on lui prête, il avait pour cela le terme tout naturel de κατέχειν, contenir, réprimer ; comparez Romains 1.18. Il convient donc d'appliquer ici l'autre sens qui est celui qui règne dans tout le N. T. Comparez Philippiens 3.12-13 (atteindre le but) ; 1 Corinthiens 9.24 (saisir le prix) : Romains 9.30 (obtenir la justice de la foi). C'est dans le même sens qu'il est employé aussi dans Sirach 15.1-7 : καταλαμβάνειν σοφίαν (parvenir à la sagesse). Je ne m'appuie que sur les passages où le verbe est employé, comme ici, à l'actif. Le sens de comprendre dans lequel il est pris au moyen (Actes 4.13 ; 10.34 ; Ephésiens 3.18) repose aussi sur le sens de ce verbe que nous admettons ici. Jean veut donc dire que les ténèbres ne se sont point laissé pénétrer de la lumière qui luisait pour les dissiper. Pour comprendre cette image un peu étrange, il faut se rappeler que le mot ténèbres désigne ici, non pas un principe abstrait, mais des êtres vivants et libres, l'humanité corrompue. - Comprise dans ce sens, cette seconde proposition est le sommaire développé dans le morceau suivant, v. 6-11 ; elle a son pendant dans la seconde propos du v 11. Le choix du terme un peu différent παρέλαβον, ont accueilli (v. 11), pour exprimer à peu près la même idée que le κατέλαβεν du v. 5, s'expliquera facilement. Le καί, et qui lie cette proposition à la précédente, remplace comme souvent un δέ, mais. Jean présente le cours des choses, non au point de vue de la conduite changeante de l'humanité envers Dieu, mais à celui de la conduite fidèle et persévérante du Logos envers elle. - L'aoriste κατέλαβεν se détache sur le fond du présent φαίνει, comme un acte particulier et unique, une attitude prise une fois pour toutes. Aux yeux de l'évangéliste, le refus de la masse de l'humanité de se laisser éclairer par l'Evangile est déjà un fait accompli. Comparez la parole de Jésus 3.19, qui est comme le texte d'où Jean a tiré celle-ci : « La lumière est venue dans le monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. » - L'apôtre passe maintenant au récit de la manière dont s'est accompli ce fait moral décisif formulé au v. 5, et tel qu'il s'est consommé en Israël. Pour en bien faire saisir la gravité, il commence par rappeler la mesure extraordinaire que Dieu avait prise pour le rendre, semblait-il, impossible, v. 6-8.