Un grand nombre d'autorités rattachent à ce verset les mots ὃ γέγονεν, ce qui subsiste, que nous avons liés au verset précédent ; ainsi déjà le gnostique Héracléon, puis Origène, les Mjj. A C D L (ℵ B n'ont pas de ponctuation), quelques minuscules, l'Itala et les Pères latins. C'est ce que font également plusieurs éditeurs modernes (Wettstein, Lachmann, Westcott, etc.). On peut dans ce sens traduire de trois manières. Ou bien avec Cyrille d'Alex. : « Ce qui existe… il y avait vie en lui » (en cet être existant) ; ou bien : « Ce qui existe en elle, était vie (était vivant), » en mettant la virgule après αὐτῷ ; ou enfin : « Ce qui existe, était vivant en elle » (la virgule avant ἐν αὐτῷ. Le premier sens est grammaticalement forcé ; la pensée est d'ailleurs oiseuse. Des deux autres constructions la plus simple, celle aussi qui donne le sens le plus naturel est certainement la seconde. Car l'idée qui a besoin d'être déterminée et expliquée par le régime ἐν αὐτῷ, en elle, n'est pas celle du sujet (ce qui subsiste), suffisamment claire par le v. 3, mais celle du prédicat (était vie). - Cependant cette dernière interprétation aussi est inadmissible. Jean aurait dit dans ce sens, non : était vie (expression beaucoup trop forte), mais : « avait vie en elle. » L'expression ζωὴν ἔχειν lui est familière dans le sens de participer à la vie (3.15-16 ; 5.24 ; 6.47, etc.). - Les mots ὅ γέγονεν ne peuvent donc d'aucune manière appartenir au v. 4 ; et le sujet de la première proposition de ce verset est par conséquent le mot ζωή, vie : « Vie était en elle. » - Mais quel sens donner à ces mots ? Devons-nous appliquer, avec Weiss. Wahle, le terme de vie à la vie du Logos lui-même ? Le Logos avait la vie, comme communiquant incessamment avec le Père (v. 1). Mais pourquoi revenir à la description de la nature du Logos, déjà décrite v. 1 et 2, et après que sa première manifestation, l'acte de la création, avait déjà été mentionnée ? Weiss répond que, comme les v. 1 et 2 avaient préparé la mention de l'œuvre créatrice (v. 3), le v. 4 revient à la nature du Logos pour préparer ce qui va être dit au v. 5 de son activité illuminatrice. Mais cette symétrie prétendue entre le v. 4 et le v. 1 est très forcée. Il y a progrès constant et non recul. Il est tout simple d'envisager le v. 4 comme continuant la description de l'œuvre du Logos. Le monde, après avoir reçu par lui l'existence (v. 3), puisait en lui la vie dont il jouissait. Il y a ici double gradation, d'abord de l'idée d'existence à celle de vie, puis du « par lui » au « en lui. » Comparez une double gradation analogue Colossiens 1.16-17 : « Toutes choses ont été créées par lui (δι’ αὐτοῦ ἔκτισται)…, et elles subsistent en lui (ἐν αὐτῷ συνέστηκε). » La vie en effet est plus que l'existence. C'est l'existence saturée de force, l'existence dans son état de progrès normal vers la destination parfaite de l'être. Et cette première gradation se lie à la seconde : C'est par le Logos que le monde existe ; c'est dans la relation intime avec lui (« en lui ») qu'il puise les forces vivifiantes par lesquelles il subsiste et se développe. Gess dit dans le même sens : « La création n'a point été abandonnée par le Logos à la suite de l'acte créateur ; mais il la pénétrait des forces capables de la faire prospérer. » Plusieurs interprètes appliquent ici le terme de vie uniquement à la vie physique (Calvin, etc.) ; d'autres, à la vie spirituelle (Origène, Hengstenberg, Weiss). Mais cette distinction est hors de place dans ce passage. Car, comme il s'agit de ce qu'était le Logos pour les êtres créés, il résulte de là qu'il communiquait à chacun d'eux la vie dans une mesure différente et sous une forme appropriée à ses aspirations et à ses capacités ; aux uns, la vie physique seulement : aux autres, cette vie-là et de plus l'un ou l'autre des degrés de la vie supérieure. Ainsi s'explique fort bien le manque d'article devant le mot ζωή, vie, qui a pour but de laisser à ce mot le sens le plus indéterminé et le plus diversement applicable. - La leçon ἐστι, est (au lieu de ἦν, était), dans le Sinaï. et le Cantabr., a été admise à tort par Tischendorf dans sa 8e éd. : elle est incompatible avec le ἦν de la proposition suivante. C'est sans doute une correction résultant de l'interprétation de ceux qui rattachaient les mots ὃ γέγονε au v. 4 ; car ce parfait γέγονε, étant pour le sens un présent, réclamait dans le verbe de la proposition principale le présent (est), et non l'imparfait (était).
A quel moment de l'histoire faut-il rapporter le fait énoncé dans cette proposition ? Hengstenberg et Brückner pensent qu'il s'agit d'une relation purement idéale : le premier dans ce sens : « Le Logos devait un jour (au moment de son incarnation) devenir la vie, c'est-à-dire le salut du monde ; » le second : « Le Logos eût été la vie du monde, sans le péché qui a rompu le lien entre le monde et lui. Mais ces deux explications faussent le sens du mot était, qui doit exprimer une réalité, aussi bien que les était des v. 1 et 2.
Dans les premières éditions de ce Commentaire, me laissant guider par la liaison entre le v. 3 et le v. 4, j'avais appliqué, ainsi que Meyer, le v. 4 au temps qui suivit immédiatement la création à ce moment d'épanouissement normal où la Parole, ne rencontrant encore aucun obstacle à son action bienfaisante dans la nature et dans l'humanité répandait à flots dans chaque être la richesse de la vie ; ces mots désignaient ainsi l'état paradisiaque. Par là le v. 4 répondait à Genèse ch. 2I, comme le v. 3 à Genèse ch. 1 et le v. 8 à Genèse ch. 3 (la chute). Les deux imparfaits était, dans ce verset conviennent à ce sens. Cependant j'ai dû y renoncer, par suite du changement que j'ai cru devoir apporter dès la seconde édition à mon interprétation du v. 5 (voir à ce verset). Si l'on rapporte, comme je le fais maintenant, le v. 5, non à la chute et à l'état qui a suivi, mais à l'apparition du Logos dans sa venue en chair et à son rejet par l'humanité, le saut entre le v. 4 (le paradis) et le v. 5 (le rejet de Christ) serait trop considérable pour être renfermé dans le simple καί, et, en tête du v. 5. Il faut donc nécessairement étendre l'époque décrite dans le v. 4 à tout le temps qui s'est écoulé depuis la création (v. 3) jusqu'à la venue de Christ (v. 5). Durant toute cette période de l'histoire de l'humanité, le monde ne subsistait et ne se développait qu'en vertu de la vie que lui communiquait le Logos. Le Logos était, comme dit Schaff, « la vie de chaque vie. » Non seulement toute existence, mais toute force, toute jouissance, tout progrès dans la création étaient son don.
Le sens de la seconde proposition résulte naturellement de celui que l'on a donné à la première. Si, comme le pense Weiss, celle-ci se rapportait à la vie que le Logos possède en lui-même, la seconde signifierait que ce même Logos, en tant que possédant la vie spirituelle par la connaissance parfaite qu'il avait de Dieu, devenait la lumière des hommes en la leur communiquant. Mais Jean ne dit pas au v. 4 que le Logos fût lui-même la lumière des hommes ; il fait procéder la lumière de la vie que le Logos leur communiquait. Et c'est là la raison pour laquelle il détermine le mot vie par l'article dans la seconde proposition : Cette vie, que le monde recevait du Logos, devenait lumière chez les hommes, s'épanouissait chez eux et chez eux seuls, en vertu de leurs aptitudes innées, sous forme de lumière.
La lumière, chez Jean, est une de ces expressions extrêmement riches qu'il est difficile de bien déterminer. Elle ne désigne point une notion exclusivement morale le salut ainsi que le pense Hengstenberg, ou la sainteté, le vrai mode d'être, comme le dit Luthard ; car dans ces deux sens on ne pourrait la distinguer suffisamment d'avec la vie Ce n'est pas non plus une notion purement intellectuelle : la raison (Calvin, de Wette) ; car Jean ne pourrait dire dans ce sens : « Dieu est lumière » (1 Jean 1.5). Dans ce dernier passage Jean ajoute : « Et il n'y a pas en lui de ténèbres. » S'il entend par ce dernier terme le mal moral, la dépravation de la volonté, en y joignant le mensonge intérieur, l'obscurcissement de l'intelligence qui en résulte, la lumière sera dans sa pensée le bien moral, la sainteté, avec la clarté intérieure, l'intuition générale de la vérité qui émane d'une volonté bonne ; nous dirions : la conscience distincte de soi-même et de Dieu dans le milieu commun du bien, la possession du vrai point de vue sur toutes choses par la droiture du cœur, la sainteté contemplant joyeusement sa propre réalité et par là toute vérité. Cette lumière intérieure est une émanation de la vie, de la vie comme vie morale. C'est là ce qui explique le complément : des hommes ; car les hommes seuls, comme êtres intelligents et libres, comme agents moraux, sont susceptibles de jouir d'une telle lumière. Assurément cette parole s'appliquerait très naturellement à l'état primitif de l'homme dans le paradis. Mais elle peut s'étendre à la condition humaine en général, même après la chute. Dieu a continué à révéler à l'homme « le but et le chemin » (Gess). De l'existence, telle qu'elle apparaît chez l'homme, déterminée par la conscience de l'obligation morale, a jailli, dans tous les temps et dans tous les lieux, une certaine lumière sur l'homme, sur ses relations avec Dieu, sur Dieu lui-même et sur le monde ; comparez pour les Juifs 7.17 et pour les païens 10.16 ; 11.52 ; de même chez Paul : Romains 1.19,21 ; 1 Corinthiens 1.21 ; Actes 14.17. Les formes diverses du culte et les traces incontestables d'une certaine appréciation morale, même chez les peuples les plus dégradés, sont les preuves de cette lumière universelle émanant du Logos. Tous les rayons des sentiments du beau, du vrai et du juste qui ont illuminé et qui ennoblissent humanité, justifient l'expression de Jean (comparez v. 10.).
C'est cette vérité fondamentale que les Pères (Justin, Clément d'Alex.) ont formulée dans leur doctrine du λόγος σπερματικός. - Rien n'est plus opposé à l'idée, que Baur et son école attribuent à Jean, d'un dualisme originaire, que cette expression : des hommes, qui embrasse toute l'humanité sans distinction aucune.
Deuxième section : L'incrédulité
Ce Logos, lumière du monde, apparaît dans un monde plongé dans les ténèbres du péché ; il y est méconnu et rejeté (v. 5). Et cependant Dieu avait pris toutes les précautions pour prévenir un tel résultat (v. 6-8). Mais l'impossible s'est réalisé (v. 9-11).