Non seulement un signe a été donné (v. 32) : mais ce signe a été celui qui était convenu et dont le sens était indiqué à l'avance. Aucun arbitraire humain ne peut donc se mêler à ce témoignage que Jean rend à Jésus. Κἀγὼ : « Et je vous le répète : quand il s'est présenté, je ne le connaissais pas plus que vous ne le connaissez maintenant. Je n'y ai donc rien mis du mien. » L'expression ὁ πέμψας, celui qui m'a envoyé, a quelque chose de solennel et de mystérieux ; Jean veut évidemment désigner par là Dieu lui-même, qui lui avait parlé au désert et donné son mandat. Ce mandat comprenait :
- l'ordre de baptiser ;
- la promesse de lui révéler le Messie à l'occasion du baptême ;
- l'indication du signe par lequel Il lui serait manifesté ;
- l'ordre de lui rendre témoignage en Israël.
La reprise accentuée du sujet par le pronom ἐκεῖνος, lui, avec son sens si énergique chez Jean, fait ressortir cette idée : que tout en cela est procédé de Jéhova, de Jéhova seul. Weiss, qui ne veut pas reconnaître le sens spécial et ordinairement exclusif qu'a ce pronom dans le IVe évangile, pense qu'il sert ici à opposer Dieu, comme le sujet plus éloigné, à Jésus, comme l'objet plus rapproché. Mais à quoi bon marquer une opposition entre Jésus et Dieu ? Le pronom signifie incontestablement : « Lui et pas un autre. » Le signe avait été annoncé par Dieu lui-même. - Les mots ἐφ’ ὅν ἄν, celui sur lequel, désignent l'éventualité la plus illimitée : quel qu'il soit, fût-ce le plus pauvre des Israélites. - L'acte de baptiser du Saint-Esprit est signalé ici comme l'œuvre propre du Messie. Par le baptême d'eau, Jean donne au pécheur repentant le gage du pardon et la promesse de la sanctification : par le don du Saint-Esprit, le Messie réalise cette dernière promesse et accomplit par là la destination suprême de l'âme humaine.
Le don fait à Jésus dans le baptême.
Les v. 32 et 33 soulèvent une question importante : Jésus a-t-il réellement reçu quelque chose à son baptême ? - Meyer le nie, prétendant que cette idée n'a aucun point d'appui dans notre évangile et que, si les synoptiques disent plus, c'est qu'ils renferment une tradition déjà altérée. Le fait réel a été uniquement la vision accordée à Jean en vue du témoignage qu'il devait rendre à Jésus. Cette vision a été transformée par la tradition en l'événement rapporté par les synoptiques. L'idée de la communication réelle de l'Esprit saint à Jésus serait incompatible avec celle de l'incarnation du Logos. Lücke, de Wette pensent aussi que Jésus n'a rien reçu de nouveau à ce moment-là. Jean aurait seulement été instruit, par le moyen de la vision, d'un fait constant dans la vie de Jésus, sa communion avec le Saint-Esprit. Néander, Tholuck, Ebrard pensent qu'il y a eu simplement progrès dans la conscience que Jésus avait de lui-même. B-Crusius, Kahnis, Luthardt, Gess admettent une communication réelle, mais qui se rapportait uniquement à la tâche que Jésus avait à remplir, celle de son propre ministère et de la communication du Saint-Esprit aux autres hommes. - L'opinion de Meyer, ainsi que celle de Lücke, sacrifie le récit des synoptiques et même celui de Jean à un préjugé dogmatique ; car Jean a vu l'Esprit non seulement demeurer, mais descendre sur Jésus, et ce dernier trait doit répondre à une réalité aussi bien que l'autre. L'opinion de Néander est vraie, mais insuffisante. Il s'est certainement opéré à ce moment un progrès décisif dans la conscience de Jésus, comme l'indique le fait de l'allocution divine : Tu es mon Fils ; mais le symbole de la descente de la colombe doit aussi correspondre à un fait réel. Enfin, l'opinion qui admet un don effectif, mais uniquement en rapport avec l'activité publique de Jésus, me paraît superficielle. Dans une vie aussi une que celle de Jésus, où rien n'est purement rituel où le dehors est toujours la manifestation du dedans, le commencement d'une activité nouvelle suppose un changement dans l'état même de la personne.
Quand on saisit l'idée de l'incarnation avec l'énergie avec laquelle elle est comprise et présentée par Paul et par Jean (voir v. 14 et l'appendice sur le prologue), quand on reconnaît que le Logos s'est dépouillé de l'état divin et qu'il est entré dans un état réellement humain pour accomplir le développement normal primitivement assigné à chaque homme, rien n'empêche plus d'admettre qu'après avoir rempli la tâche du premier Adam sur la voie de la libre obéissance, il ait vu s'ouvrir devant lui la sphère de la vie supérieure à laquelle l'homme est destiné et que, le premier d'entre les violents qui ravissent le royaume des cieux, il en ait forcé l'entrée pour lui-même et pour tous. Sans doute, son existence entière s'était écoulée sous l'influence constante du Saint-Esprit qui avait présidé à son origine. A tout instant, il avait obéi à ce guide divin, et chaque fois cette docilité avait été aussitôt récompensée par une impulsion nouvelle. Le vase se remplissait à mesure qu'il grandissait et grandissait à mesure qu'il se remplissait. Mais être sous l'action de l'Esprit n'est pas posséder l'Esprit (14.17). Avec l'heure du baptême, le moment était venu où le développement précédent devait se transformer en l'état définitif, celui de la stature parfaite (Ephésiens 4.13). « D'abord ce qui est psychique, dit Paul 1 Corinthiens 15.46, ensuite ce qui est spirituel. » Si l'incarnation est une vérité, cette loi devait s'appliquer au développement de Jésus comme à celui de tout autre homme. Jusqu'alors l'Esprit était sur lui ἐπ’ αὐτό [τὸ παιδίον], Luc 2.40) ; il croissait, sous cette divine influence, en sagesse et en grâce. Dès le baptême, l'Esprit devient le principe de son activité psychique et physique, de sa vie personnelle tout entière ; il peut commencer à être appelé Seigneur-Esprit (2 Corinthiens 3.17-18), Esprit vivifiant (1 Corinthiens 15.45).
Le baptême constitue donc dans sa vie intérieure une crise aussi décisive que l'ascension dans son état extérieur. Le ciel ouvert représente son initiation à la connaissance de Dieu et de ses desseins. La voix : Tu es mon Fils, indique la révélation à sa conscience la plus intime de sa relation personnelle avec Dieu, de sa dignité éternelle de Fils et, par là même, de l'immensité de l'amour divin envers lui et envers l'humanité à laquelle est accordé un tel don. A ce moment, Jésus éprouve tout ce que renferme le nom de Père appliqué à Dieu, et peut le proclamer au monde. Le Saint-Esprit, devenu sa vie personnelle fait de lui le principe et la source de la vie pour tous les hommes. Toutefois, ce n'est pas encore la glorification ; la vie naturelle, soit psychique, soit physique, existe encore en lui comme telle. Ce n'est qu'à partir de l'ascension que l'âme et le corps seront complètement spiritualisés (σῶμα πνευματικόν 1 Corinthiens 15.44).
Mais, demande-t-on, le don du Saint-Esprit ne fait-il pas double emploi avec la naissance miraculeuse ? Nullement ; car, dans ce dernier fait, le Saint-Esprit n'agit que comme force vivifiante, en lieu et place du principe paternel. Il éveille à l'activité de la vie le germe d'une existence humaine déposé dans le sein de Marie, l'organe préparé au Logos pour y réaliser un développement humain, comme au jour de la création l'âme du premier homme, souffle du Dieu créateur, est venue habiter l'organe corporel préparé pour sa demeure et pour son activité terrestre (Genèse 2.7).
Plusieurs théologiens modernes, à l'imitation de quelques Pères, pensent que le Logos se confond chez Jean avec l'Esprit. Mais chacun reconnaîtra sans doute la vérité de cette remarque de Lücke : Pas plus l'on ne pourrait dire, d'une part : L'Esprit a été fait chair, pas plus on ne pourrait dire, de l'autre : J'ai vu le Logos descendre sur Jésus. La distinction entre le Logos et l'Esprit, scrupuleusement respectée par Jean, même dans les ch. 14 à 16 où Reuss croit la voir parfois s'effacer tout à fait (Hist. de la th. chrét., t. II, p. 533 et suiv.), est celle-ci : le Logos est le principe de la révélation objective et, par son incarnation, le point culminant de cette révélation, tandis que l'Esprit est le principe agissant à l'intérieur par lequel nous nous assimilons subjectivement cette révélation. De là vient que, sans l'Esprit, la révélation reste pour nous une lettre morte ; et Jésus un simple personnage historique avec lequel nous n'entrons en aucune communion. C'est par l'Esprit seul que nous nous approprions la révélation renfermée dans la parole et dans la personne de Jésus. Aussi, dès que l'Esprit commence à faire son œuvre, c'est Jésus lui-même qui commence à vivre en nous. Comme, par l'Esprit, Jésus sur la terre virait du Père, ainsi, par l'Esprit le croyant vit de Jésus (6.57). Cette distinction des rôles entre Christ et l'Esprit est fermement tenue dans tout notre évangile[1].
Ce témoignage solennel rendu, le précurseur exprime le sentiment de satisfaction que lui inspire cette grande tâche remplie, mais de manière à faire comprendre en même temps à ses auditeurs que leur propre tâche commence.
Notes
[1] Hilgenfeld, identifiant la descente du Saint-Esprit au baptême avec la venue de l'Eon Logos dans l'homme Jésus (chez les Valentiniens), trouve ici une trace de gnosticisme. Cette supposition n'a pas le moindre point d'appui dans le texte.