Cette déclaration est introduite avec une solennité particulière par ces mots : Et Jean rendit témoignage. C'est qu'en effet c'est ici l'acte décisif, comme le dit Hengstenberg, le punctum saliens de tout le ministère de Jean-Baptiste, son témoignage messianique proprement dit. - Par quel sens Jean a-t-il vu ? Par l'œil du corps, ou par le sens interne ? C'est demander si le fait ici raconté s'est passé uniquement dans le monde spirituel ou aussi dans le monde extérieur. D'après les récits de Marc (1.10-11) et de Matthieu (3.16-17), il aurait été l'objet de l'aperception de Jésus uniquement : « Et voici les cieux s'ouvrirent et il vit l'Esprit… » (Matthieu) ; « Et aussitôt, sortant de l'eau, il vit… (Marc). Chez Luc le récit a une forme complètement objective : « Il arriva que… le ciel s'ouvrit… » (3.21-22). Mais le récit de Matthieu fait aussi participer le Baptiste à cette manifestation céleste par la forme de l'allocution de Dieu : « C'est ici mon Fils ; » non, comme chez Marc et Luc : « Tu es mon Fils. » - L'allocution divine dans Matthieu s'adresse donc, non à Jésus qui en est l'objet, mais à celui qui en est le témoin, Jean. Or, si elle a été perçue simultanément par Jésus et par Jean, elle doit avoir eu une réalité objective comme le dit le récit de Luc. Voici peut-être comment nous pouvons nous représenter le rapport entre la perception de Jésus et celle de Jean : la communication divine proprement dite (l'allocution du Père et la descente de l'Esprit) eut lieu de Dieu à Jésus, et celui-ci eut connaissance du fait à la fois par l'impression qu'il en reçut et par une vision qui le lui rendit sensible. Quant à Jean, il fut associé à la perception de la manifestation symbolique et par là initié au fait spirituel dont elle était comme l'enveloppe. Ainsi la voix qui disait à Jésus : « Tu es mon Fils, » retentit en lui sous cette forme : « C'est ici mon Fils. » - Néander ne peut admettre qu'une communication symbolique, une vision, ait pu avoir place dans la relation entre Jésus et Dieu. Mais cette règle n'est applicable qu'aux temps qui ont suivi le baptême. - On a conclu à tort du mot : J'ai vu, que, d'après le quatrième évangile, la vision n'aurait été perçue que par Jean, à l'exclusion de Jésus. On oublie que le précurseur, dans son récit actuel, n'a d'autre but que de justifier son témoignage. Pour cela il n'a pas à parler d'autre chose que de ce qu'il a vu lui-même. C'est pourquoi il ne raconte le fait du baptême qu'au point de vue de sa propre aperception.
Dans le fait ici décrit, il faut distinguer le don réel fait à Jésus et que le récit indique par ces mots : l'Esprit descendant et demeurant sur lui, et la représentation symbolique de ce don, destinée à la conscience de Christ et à celle de Jean : la forme visible de la colombe. Le ciel, tel que nous le contemplons par l'œil du corps, est l'emblème de l'état parfait en sainteté, en connaissance, en puissance, en félicité. Il est par conséquent dans l'Ecriture le symbole du lieu ou Dieu manifeste ses perfections dans tout leur éclat, ou resplendit parfaitement sa gloire, et d'où procèdent les révélations et les forces surnaturelles. Jean voit descendre de l'azur qui se déchire une forme lumineuse semblable à une colombe, qui se pose et demeure sur Jésus. Ce symbole n'est nulle part dans l'Ancien Testament pour figurer le Saint-Esprit. Dans les cultes syriens, la colombe était l'imafe de la force de la nature, qui couve les êtres. Mais cette analogie est trop éloignée pour expliquer notre passage. La parole Matthieu 10.16 : « Soyez simples comme des colombes, » n'a pas de relation directe avec l'idée du Saint-Esprit. Nous trouvons quelques passages chez les docteurs juifs, où l'Esprit qui planait sur les eaux (Genèse 1.2) est rapproché de l'Esprit du Messie et comparé à une colombe, qui plane sur ses petits sans les toucher (voir Lücke. p. 426). Peut-être cette comparaison familière à l'esprit juif est-elle ce qui explique le plus naturellement la forme actuelle de la révélation divine. Cet emblème convenait admirablement au moment décisif du baptême de Jésus. Il ne s'agissait, en effet, de rien moins que de la création nouvelle qui devait consommer la création première. L'humanité passait en cet instant de la sphère de la vie naturelle ou psychique à celle de la vie spirituelle, en vue de laquelle elle avait été créée dès l'abord (1 Corinthiens 15.46). L'Esprit créateur, qui avait autrefois couvé le chaos de sa vivifiante puissance, pour en tirer un monde plein d'ordre et d'harmonie, allait, comme par une nouvelle incubation, transformer la première humanité en humanité céleste. - Mais ce qu'il faut surtout remarquer ici, c'est la forme organique que revêt l'apparition lumineuse. Un organisme est une totalité indivisible. A la Pentecôte. l'Esprit descend sous la forme de « langues divisées (διαμεριζόμεναι γλῶσσαι) qui se répartissent entre les fidèles. C'est le symbole vrai de la manière dont le Saint-Esprit habite dans l'Eglise, distribuant à chacun ses dons selon qu'il lui plaît (1 Corinthiens 12.11). Mais au baptême de Jésus le fait est autre, et l'emblème différent. L'Esprit descend sur Christ dans sa plénitude. « Dieu, est-il dit 3.34, ne lui donne pas l'Esprit par mesure. Comparez Esaïe 11.1-2, où les sept formes de l'Esprit, énumérées pour désigner sa plénitude, viennent se poser sur le Messie. - Il faut remarquer enfin le terme demeurer, qui fait précisément allusion au mot נוח dans ce passage d'Esaïe (11.2). Les prophètes recevaient des inspirations momentanées : la main de l'Éternel était sur eux ; puis, se retirant, elle les laissait à eux-mêmes. Il en était ainsi encore de Jean-Baptiste. Mais Jésus ne sera pas seulement visité par l'Esprit ; l'Esprit habitera en lui et même un jour se répandra de lui, comme de sa source, sur les croyants ; c'est pourquoi au v. 33 l'idée de demeurer est mise en relation étroite avec celle de baptiser du Saint-Esprit. - La leçon ὡσεί accentue plus fortement encore que le simple ὡς le caractère purement symbolique de l'apparition lumineuse. Le μένον du Sinaïticus est une correction provenant du καταβαῖνον qui précède. La proposition est brisée à dessein (καὶ ἔμεινεν). afin de faire mieux ressortir l'idée de demeurer, en l'isolant de la précédente. Le régime à l'accusatif ἐπ’ αὐτόν, sur lui, avec le verbe de repos, demeurer, provient du caractère vivant de la relation (comparez v. 1 et 18). - Mais Jean-Baptiste avait-il bien interprété la vision ? Ne lui avait-il point attribué une. signification qu'elle n'avait pas ? C'est à ce dernier doute possible que répond le fait raconté dans le verset suivant.