Il est assez étrange de voir une narration commencer par le mot et. Ce fait s'explique par la relation que nous venons de signaler entre le v. 19 et le v. 15. - Ce qui donne à cette déclaration de Jean-Baptiste une importance particulière, c'est son caractère officiel. Elle fut énoncée en présence d'une députation du sanhédrin et comme réponse à une interrogation positive émanant de ce corps, chef religieux de la nation juive. Le sanhédrin, de l'existence duquel nous ne trouvons les premières traces que dans les temps d'Antipater et d'Hérode (Josèphe, Antiq., XIV, 9, 4), était sans doute la continuation ou le renouvellement d'une institution très antique. On se rappelle le tribunal de soixante et dix anciens établi par Moïse (Nombres 11.16). Sous Josaphat (2 Chroniques 19.8), il est aussi fait mention d'un tribunal suprême siégeant à Jérusalem et composé d'un certain nombre de Lévites, de sacrificateurs et de pères d'Israël. Comparez peut-être aussi Ezéchiel 8.11 et suiv. : « Soixante et dix hommes d'entre les anciens d'Israël. » Dans les Maccabées (1 Maccabées 12.5 ; 2 Maccabées 1.10 ; 4.44, etc.), le corps appelé γερουσία, sénat, joue un rôle analogue à celui de ces anciens tribunaux, sans toutefois que l'on puisse constater une continuité historique entre ces institutions. Au temps de Jésus, ce sénat, nommé sanhédrin, était composé de soixante-onze membres, le président compris. (Traité Sanhedr. I, 6.) Ces membres étaient de trois sortes :
- les grands sacrificateurs (ἀρχιερεῖς), terme qui désigne probablement les grands-prêtres sortis de charge et les membres choisis dans les plus hautes familles sacerdotales ;
- les anciens du peuple (πρεσβύτεροι, ἄρχοντες τοῦ λαοῦ), terme qui comprend sans doute les autres membres en général, soit laïques, soit Lévites ;
- les scribes (γραμματεῖς) terme désignant spécialement les experts dans la loi, les juristes de profession.
Le grand-prêtre présidait d'office[1]. - Le sanhédrin avait jusqu'ici fermé les yeux sur l'activité de Jean-Baptiste. Mais, voyant que les choses prenaient de jour en jour une tournure plus grave, et que le peuple commençait même à se demander si Jean n'était point le Christ (comparez Luc 3.15), il crut devoir user enfin de sa compétence et lui poser officiellement la question de sa mission Jésus fait allusion à cette mesure (Jean 5.33) : plus tard il répondit lui-même par un refus à un interrogatoire semblable (Matthieu 21.23 et suiv.). - La Mischna dit expressément : « Le jugement d'une tribu, d'un faux -prophète et d'un grand sacrificateur appartient au tribunal des 71 » (Sanh. I,5) - Nous rencontrons ici pour la première fois la dénomination « les Juifs, » qui joue un rôle important dans le quatrième évangile. Ce nom, d'après son étymologie, désigne à proprement parler les membres de la tribu de Juda ; mais, depuis le retour de la captivité, il est appliqué au peuple entier, parce que la plupart des Israélites rentrés dans leur patrie appartenaient à cette tribu. C'est dans ce sens général que nous le trouvons 2.6 : « selon la purification des Juifs ; » 2.13 : « la Pâque des Juifs ; » 3.1 : « l'un des principaux des Juifs. » Dans ce sens purement politique, ce terme peut donc comprendre aussi les Galiléens (6.32). Mais ce nom a le plus souvent dans notre évangile une acception religieuse. Il y désigne la nation en tant que communauté incrédule qui, dans sa majorité et par ses autorités, avait rejeté le Messie. Ce sens particulier s'explique par l'histoire ; car le foyer de la haine et du rejet de Jésus se trouvait certainement à Jérusalem et en Judée. On a allégué ce sens défavorable attaché au nom les Juifs dans notre évangile pour prouver que l'auteur de ce livre ne pouvait être lui-même d'origine juive[2]. Mais, depuis la ruine de Jérusalem la nation juive avait cessé d'exister comme corps politique ce nom de Juifs était ainsi devenu une dénomination purement religieuse : et comme Jean appartenait lui-même à une communauté religieuse différente, il est tout simple qu'il parle d'eux comme d'êtres qui lui sont désormais étrangers. L'auteur judéo-chrétien de l'Apocalypse s'exprime bien plus sévèrement encore sur le compte de ses anciens compatriotes, quand il les appelle « la synagogue de Satan » (3.9) ; et Marc, malgré son origine juive, les désigne aussi parce mot les Juifs, absolument comme Jean (8.3). - Les mots : de Jérusalem, dépendent non du substantif les Juifs, mais du verbe envoyèrent. L'intention de ce régime est de faire ressortir la solennité de la démarche ; elle avait un caractère officiel, car elle partait du centre de la théocratie. - Des Lévites avaient été adjoints aux sacrificateurs. On a souvent pensé qu'ils ne jouaient que le rôle d'huissiers. Mais, par plusieurs passages de l'A. T. (2 Chroniques 17.7-9 ; 35.3 ; Néhémie 8.7), l'on voit que c'étaient les Lévites qui étaient chargés d'instruire le peuple dans la loi, d'où Hengstenberg a conclu, non sans raison, que les scribes, si souvent mentionnés dans le N. T., appartenaient en général à cet ordre, et que c'est en cette qualité, et par conséquent comme membres du sanhédrin, que quelques-uns d'entre eux figuraient dans la députation. - La question qu'ils adressent à Jean-Baptiste se rapporte à l'attente, régnant à cette époque en Israël, du Messie et des envoyés extraordinaires qui d'après l'opinion populaire devaient précéder sa venue. « Qui es-tu ? » signifie dans le contexte : Es-tu l'un de ces personnages attendus, et lequel ? Nous verrons au v. 25 quel embarras cette question préparait à Jean, s'il refusait de déclarer son titre.
Origène pensait qu'avec la deuxième propos, du v. 19 (ὅτε ἀπέστειλεν), commençait un nouveau témoignage de Jean-Baptiste. Le premier était selon lui celui des v. 15 et suiv., auquel se rapporterait le v. 19a. En conséquence, il paraît avoir lu τότε, alors, au lieu de ὅτε, quand. Il ne manquait pour compléter cette série de malentendus, que de trouver plus loin un troisième témoignage adressé à une nouvelle députation : il y a réussi par son interprétation du v. 24 (voir à ce verset). - Cyrille et quelques modernes commencent avec le quand du v. 19 une nouvelle phrase dont la propos principale se trouverait au v. 20 : « Quand les Juifs envoyèrent… il déclara. » - Mais le καί, et, devant le verbe ὡμολόγησε, il déclara, rend cette construction inadmissible. Jamais la particule καί, et, n'est chez Jean le signe de l'apodose, pas même 6.57. Les mots πρὸς αὐτόν, vers lui, qu'ajoutent une partie des alex. et que deux Mjj. placent après λευΐτας, sont probablement interpolés. - C'est à tort que Meyer et Weiss font encore dépendre de ὅτε, quand, le καὶ ὡμολόγησε, et il déclara ; cette construction rend la phrase traînante. Il vaut mieux traduire : « Et c'est ici le témoignage… (v. 19) : et il déclara. »
Notes
[1] L'opinion ancienne d'après laquelle le sanhédrin aurait eu un président et un vice-président électifs (le Nasi et le Av-Beth-Din), paraît bien réfutée aujourd'hui par Kuenen et Schürer. Voir Schürer, Gesch. des jüd. Volkes, II, p. 155 et 156.
[2] Fischer, Tübinger Zeitschrift, 1840, et de même Hilgenfeld. Nous avons réfuté cette objection dans l'Introduction ⇒ et suivantes.