Le présent rend témoignage est ordinairement expliqué par la valeur permanente de ce témoignage mais peut-être provient-il plutôt de ce que l'auteur se reporte vivement au moment où il a entendu cette mystérieuse parole, sortant d'une pareille bouche : il lui semble l'entendre encore. Le parfait κέκραγε est toujours employé en grec dans le sens de présent : il s'écrie ; cette déclaration fut faite avec la solennité d'une proclamation officielle. Selon la leçon de B C et Origène, il faudrait, pour donner un sens à ces mots : c'était celui qui disait, les mettre entre parenthèses, comme le font Westcott et Hort, et prêter ainsi à l'évangéliste la plus inepte des répétitions. Voilà où sont conduits ces critiques par le système qu'ils ont adopté une fois pour toutes ! La leçon de ℵ n'est pas plus admissible. - D'après le v. 30 le précurseur prononça cette parole le lendemain du jour où la députation du sanhédrin lui avait posé officiellement la question relative à sa mission. Après avoir expressément décliné devant ces délégués l'honneur d'être le Messie, il avait ajouté, en termes mystérieux, que ce personnage était déjà là et allait lui succéder immédiatement, quoiqu'en réalité il eût déjà été là avant lui (v. 26-27). Le lendemain il renouvela cette déclaration devant le peuple, mais cette fois en désignant positivement Jésus comme celui dont il avait parlé la veille et en ajoutant une explication au sujet de cette antériorité qu'il lui attribuait par rapport à lui-même (v. 30). C'est cette seconde déclaration plus complète que cite par anticipation l'évangéliste au v. 15, parce que c'était la première qui se rapportât personnellement et intelligiblement à Jésus, Jésus n'étant pas présent le jour avant. On peut se demander pourquoi il y a, entre la déclaration citée et celle-ci (v. 15), cette petite différence, que là Jean-Baptiste dit οὗτος ἐστι, « c'est lui…, » tandis que l'évangéliste lui fait dire au v. 15 : οὗτος ἦν, « c'était lui… » La première forme paraît plus en rapport avec la présence immédiate de celui auquel se rapporte le témoignage : « C'est là celui dont je disais hier… Vous le voyez là ! » Cette forme convient parfaitement au témoignage primitif. La forme : c'était là, rappelait que c'était à Jésus que le Baptiste pensait la veille en parlant comme il l'avait fait. Mais si elle appartient à l'évangéliste, elle est due à l'éloignement où il se trouve actuellement du fait raconté.
Le témoignage reproduit ici par l'apôtre a une tournure paradoxale, conforme au caractère original de Jean-Baptiste « Celui qui me suit m'a précédé. » Il y avait dans la contradiction apparente de ces deux verbes de quoi exciter l'attention et stimuler l'activité d'esprit de ceux à qui cette parole était adressée. De nombreux interprètes, comme s'ils prenaient à tâche d'ôter à cette parole ce qui en fait le piquant, ont donné au mot m'a précédé le sens de m'a surpassé (Chrysostome, Tholuck, Olshausen, de Wette, Lücke, Luthardt) Mais qu'y a-t-il d'étonnant à ce que celui qui vient après soit supérieur à celui qui le précède ? N'est-ce pas même là l'ordinaire ? Le héraut ne marche-t-il pas devant le souverain ? C'est donc une platitude que l'on prête à Jean-Baptiste. Hofmann l'a senti. Et au lieu de rapporter l'un de ces verbes au temps, l'autre à la dignité, il les applique tous deux à la dignité, dans ce sens : « Celui qui d'abord m'était inférieur (qui marchait derrière moi comme mon disciple) est devenu mon supérieur (marche maintenant devant moi comme mon maître). » Mais Jésus n'a jamais été dans la position de disciple à l'égard de Jean et il n'est pas davantage devenu son maître. D'ailleurs les termes de μείζων et de ἐλάσσων se seraient offerts bien plus naturellement pour exprimer cette idée. Rappelons-nous que l'évangéliste a pour but de prouver, par le témoignage du précurseur, la dignité de Logos incarné attribuée à Jésus ; or, c'est précisément le sens temporel qui convient à ce but, et si l'une des deux proposition, se rapporte au temps, l'autre doit s'y rapporter aussi : car c'est la contradiction apparente des deux termes qui donne à cette parole toute sa valeur. « Celui qui est mon après-venant m'a précédé » (Luther, Meyer, Bæumlein, Weiss, Wahle. Keil, etc.). Mon après-venant : quant à l'activité messianique : Jésus a paru sur la scène après Jean. Et pourtant il a été là avant lui. Comment cela ? par sa présence et son activité dans toute l'ancienne alliance. Le Christ a réellement précédé dans le monde son précurseur : comparez 12.41 ; 1 Corinthiens 10.4, et le passage Malachie 3.1, où Jean-Baptiste a trouvé cette notion, comme nous le verrons. Le parfait γέγονε ne signifie pas a existé, mais a été là (de fait) ; comparez 6.25.
Jean, en répétant le lendemain cette parole énigmatique y ajouta cette phrase qui devait faire entrevoir la solution de l'énigme : « parce qu'il était avant moi, » ou plus littéralement « mon premier. » Plusieurs, ici encore, rapportent ce mot premier à la supériorité de rang, non de temps (Chrysostome, Bèze, Calvin, Hofmann, Luthardt) : mais l'imparfait était s'oppose à ce sens ; il eût fallu est. On objecte la tautologie, entre cette propos, et la précédente, si toutes deux se rapportent au temps. Mais on oublie la différence entre le γέγονε, qui nous place sur le terrain de l'histoire : a été là, et le ἦν, était, qui se rapporte à l'essence du Logos, à l'ordre éternel auquel il appartient par nature. Il n'a pas passé, lui, du néant à l'être comme son précurseur. S'il a précédé celui-ci sur le terrain de l'histoire, c'est qu'en réalité il appartenait à un ordre de choses supérieur à celui du temps. Plusieurs interprètes (Meyer, Bæumlein) qui prennent ce mot premier dans le même sens que nous, disent que le superlatif πρῶτος, est mis ici pour le comparatif πρότερος, antérieur à, et citent comme exemple 15.18. Mais Jean évite le comparatif parce qu'il se rapporterait à la relation de deux personnes qui appartiendraient toutes les deux au même ordre de choses, et que l'on pourrait par conséquent comparer l'une à l'autre. Or, il n'en est point ainsi dans ce cas ; et toute comparaison est impossible. Jésus n'est pas seulement antérieur à Jean ; il est premier, absolument parlant, par rapport à lui et à tout ce qui est dans le temps. De là l'expression : mon premier. Et c'est bien aussi là le sens dans 15.18. Car Jésus n'est pas seulement persécuté avant les disciples, comme leur égal ; c'est lui qui est en eux l'objet réel de la persécution. - Cette dernière proposition renferme donc bien la solution de la contradiction apparente qu'offraient les deux précédentes. Il peut avoir été le devancier de son précurseur, puisqu'il appartient à l'ordre éternel.
On prétend que Jean-Baptiste ne peut avoir prononcé une pareille parole qui suppose déjà la connaissance de la divinité du Messie, connaissance qui ne s'est développée que plus tard dans l'Eglise. Ce serait donc l'évangéliste qui la lui mettrait dans la bouche (Strauss, Weisse, de Wette) ou qui du moins modifierait dans ce sens une parole quelconque qu'il avait entendue de sa bouche et où le précurseur proclamait la dignité supérieure de Jésus (Weiss). D'autre part, Lücke, Meyer, Brückner et d'autres défendent l'exactitude historique de cette parole. Et en effet la préexistence du Messie fait déjà partie de l'enseignement de l'A. T. (Comparez les passages Esaïe 9.5 ; Michée 5.1 ; Daniel 7.13-14). Bertholdt, dans sa Chrystologia Judæorum, p. 131, a démontré la présence de cette idée dans les écrits rabbiniques. Elle se trouve dans le livre d'Hénoch et dans le IVe livre d'Esdras[1]. Bien loin de l'avoir empruntée aux chrétiens, la théologie juive s'en est plutôt détournée dans sa lutte avec le christianisme[2]. - Si cette parole était, soit en tout, soit en partie, une composition de l'évangéliste, ce serait assez de l'avoir placée dans son prologue ; il ne se permettrait pas d'y revenir encore deux fois dans le cours de la narration suivante pour indiquer la situation historique où Jean l'a prononcée, en fixer exactement le lieu, le moment, l'occasion (v. 26-27 et 30), et faire remarquer le progrès dans sa teneur d'une circonstance à l'autre. - Il suffirait d'ailleurs de la forme originale et énigmatique sous laquelle elle se présente, pour en garantir l'authenticité. Elle offre sous ce rapport une grande analogie avec la parole incontestablement authentique du précurseur, 3.30. N'oublions pas qu'il y avait dans l'A. T. un passage qui, plus que tout autre, renfermait comme le programme de la mission de Jean-Baptiste, passage qu'il avait dû lire et relire, et qui était le texte de la déclaration qui nous occupe. C'est Malachie 3.1 : « Voici, j'envoie mon messager devant moi, et il me prépare le chemin. » Si le Messie envoie son messager devant lui, c'est-à-dire pour le suivre bientôt lui-même, et si cet envoi consiste dans une naissance, il est clair que le Messie doit nécessairement préexister à son après-venant. Le simple bon sens impose cette conclusion qu'avait bien su tirer Jean-Baptiste. - Enfin, même indépendamment de tout cela, le précurseur avait reçu des révélations propres des instructions relatives à sa mission. « Celui qui m'a envoyé baptiser d'eau, celui-là m'a dit ; » c'est ainsi qu'il s'exprime, faisant allusion à une communication directe à une sorte de théophanie qui lui avait été accordée (v. 33). Il n'est donc pas possible que, quand la vision du baptême vint couronner cette préparation prophétique spéciale, il n'ait pas eu les yeux ouverts pour comprendre pleinement la dignité supérieure de celui que Dieu lui-même saluait du titre de son Fils bien-aimé.
L'évangéliste nous a fait entendre le témoignage des témoins immédiats de la vie du Christ (v. 14), puis celui du héraut divin envoyé pour lui préparer le chemin (v. 15) ; il ne lui reste plus qu'à formuler celui qui ressort de l'expérience de toute l'Eglise :
Notes
[1] Schürer, Gesch. des jüdischen Volkes, § 29 ; II, p. 444-446.
[2] Ibidem, p. 446