C'est à ce premier trait du caractère divin, la grâce, que l'Eglise a reconnu en Jésus la Parole faite chair. Les deux termes χάρις, grâce, et πλήρωμα, plénitude, rattachent étroitement cette parole aux derniers mots du v. 14. L'expérience faite par l'Eglise est venue mettre le sceau au témoignage de ceux qui avaient entouré Jésus ici-bas. - Depuis Héracléon et Origène, plusieurs (Luther, Mélanchton, etc.) ont fait de ce v. 16 la continuation du discours de Jean-Baptiste (v. 13). Et il est possible que ce soit de cette explication que soit provenue la leçon ὅτι, parce que, que les alex., Origène et quelques autres autorités substituent à καί, et, que lit le T. R. au commencement du verset. Le nous tous du v. 16 qui implique l'existence de l'Eglise, exclut en tout cas la supposition que ce soit encore Jean-Baptiste qui parle. Quant au ὅτι, parce que, si c'était là la vraie leçon, il faudrait le faire porter soit sur le témoignage des apôtres au v. 14, soit sur celui du Baptiste au v. 15. La première relation n'est pas possible, puisqu'elle forcerait à faire du v. 15 une simple parenthèse, ce qui est inadmissible ; la seconde ne l'est pas non plus car il faudrait dans ce cas, comme Weiss essaie de le faire, rapporter ce parce que, non au contenu du témoignage de Jean (v. 13), mais à l'acte même de ce témoignage, ainsi au verbe il témoigne : « Jean témoigne ainsi de Jésus, parce qu'en effet nous avons tous reçu… » On ne peut imaginer une liaison plus forcée grammaticalement et logiquement parlant. Rien de plus naturel au contraire que la liaison par καί, et, dans le T. R. ; ce et exprime tout simplement l'adjonction du troisième témoignage, celui de l'Eglise, aux deux autres. Cette leçon est donc certainement la vraie ; elle se trouve déjà dans la plus ancienne version syriaque, la Syr. de Cureton. L'autre est due à la fausse interprétation d'Héracléon, suivie par Origène.
Le mot πλήρωμα, qui désigne proprement ce qui sert à remplir un espace vide, se rapporte à la plénitude inépuisable de grâce et de vérité dont est remplie et dont déborde la personne du Logos. Ce terme de πλήρωμα est employé ici de la manière la plus simple et la plus naturelle, dans le même sens que Romains 15.29 (πλήρωμα εὐλογίας, plénitude de bénédiction, et sans la moindre analogie avec le sens mythologique que les gnostiques lui ont donné au IIe siècle dans leurs systèmes. - Dans le mot nous tous sont compris tous les croyants mentionnés au v. 12, l'Eglise déjà répandue en toute contrée de l'Orient et de l'Occident au moment où Jean écrivait ce prologue. - Le verbe : nous avons reçu, reste sans régime. Il ne s'agit pas d'abord de tel ou tel don reçu, mais seulement de l'acte de recevoir : « Nous avons tous puisé, puisé richement à cette invisible source. » Les témoins avaient contemplé (v. 14) ; l'Eglise a reçu. - Dans les mots suivants, Jean précise ce qu'elle a reçu. D'abord la grâce, ce premier signe auquel elle a reconnu en Jésus le divin Logos ; puis, la vérité ; ce second signe sera relevé dans les v. 17 et 18. Le καί, et, signifie ici : « et voici comment. » Les mots : grâce pour grâce, sont ordinairement traduits par « grâce sur grâce. » Cela signifierait simplement une grâce ajoutée à la grâce précédente. Mais Jean, dans ce sens, n'eût-il pas plutôt employé la préposition ἐπί (Philippiens 2.27) ? Dans le verset suivant, la grâce est opposée à la loi. On doit donc supposer que Jean a déjà présente à l'esprit cette antithèse et que c'est là la raison pour laquelle il cherché faire ressortir avec force dans le v. 16 le caractère propre de la grâce. Sous le régime de la loi chaque nouvelle grâce doit être obtenue au prix d'une nouvelle œuvre. Dans l'économie de la grâce qu'ouvre la foi en la Parole faite chair, le don déjà reçu est l'unique titre pour en obtenir un nouveau : « A celui qui a, il est donné davantage. » Il y a de l'enthousiasme dans cette formule paradoxale qui exalte le régime de la grâce en l'opposant si complètement à celui de la loi. - On ne défend plus aujourd'hui l'explication des anciens interprètes grecs qui ont cru voir ici le remplacement du don de l'ancienne alliance par le don supérieur de la nouvelle. Il suffirait du verset suivant où la grâce, comme telle, est opposée à la loi pour exclure une telle interprétation. Celle de Calov, qui a imaginé de voir ici la grâce du salut remplaçant l'état bienheureux que l'homme possédait avant la chute, est encore plus malheureuse.
Le v. 16 décrit la grâce ; le v. 18 décrira la vérité ; le v. 17, qui les lie, réunit la grâce et la vérité :