Δέ, mais, exprime non seulement une gradation, mais une opposition. C'est ce que confirme l'antithèse du verbe ἔλαβον, reçu, avec le οὐ παρέλαβον, n'ont point accueilli (v. 11), aussi bien que celle du sujet : ὅσοι (littéral. : autant il en est qui), avec le οἱ ἴδιοι, les siens (v. 11). Ce dernier terme désignait la nation en corps ; le pronom ὅσοι n'indique plus que des individus. Par ses représentants officiels, la nation, comme telle, a refusé d'accueillir Jésus ; dès ce moment, la foi prend le caractère d'un fait purement individuel et pour ainsi dire sporadique. C'est ce qu'exprime le pronom ὅσοι, tous ceux qui. Mais les ὅσοι ne sont donc pas seulement les quelques membres du peuple juif qui n'ont pas partagé l'incrédulité nationale ; ce sont tous les croyants (τοῖς πιστεύουσιν, v. 12b), soit Juifs, soit Grecs, que Jean contemple réunis dans la famille nouvelle des enfants de Dieu (ἡμεῖς πάντες, nous tous, v. 16). Reuss (Hist. de la théol. chrét., t. II, p. 475) pensait que, si le terme les siens (v. 11) désignait réellement les Juifs, et non les hommes en général, on devrait aussi conclure de là que les ὅσοι, croyants n'étaient que des Juifs. Mais Jean ne dit pas ὅσοι ἐξ αὐτῶν, tous ceux d'entre eux, mais : tous ceux qui… en général. Une fois le Messie rejeté par Israël incrédule, il n'y a plus désormais que l'humanité, et en elle des individus croyants ou non croyants. - Cette substitution de la foi individuelle à l'accueil collectif et national du peuple élu, qui a fait défaut, est précisément ce qui motive, dans ce verset, l'emploi du verbe simple ἔλαβον, ont reçu, au lieu du composé παρέλαβον, ont accueilli (v. 11). Le composé avait quelque chose de grave, de solennel, qui convenait à une réception officielle, telle qu'auraient dû la faire les autorités Israélites au nom de toute la nation théocratique, en introduisant joyeusement le roi divin dans son palais, le temple de Jérusalem ; tandis que le simple λαμβάνειν, qui signifie prendre, saisir au passage et comme accidentellement, s'applique parfaitement à la notion de la foi individuelle. - Dans ce verset, Jean substitue donc, de la même manière que le fait saint Paul dans toutes ses épîtres, la grande notion de l'individualisme chrétien, avec son caractère universaliste et humanitaire, au nationalisme juif, avec l'étroit particularisme dans lequel il demeurait naturellement renfermé. - En signalant le contraste (δέ, mais) entre l'incrédulité de la nation israélite et la foi des individus croyants, quels qu'ils soient, Juifs ou païens, l'apôtre veut arriver à faire comprendre la grandeur des biens dont s'est privé le peuple rebelle, lui qui était pourtant appelé à en jouir le premier. Il s'est privé, en repoussant la Parole, de participer à la vie de Dieu qu'elle apportait en elle. En effet, cet hôte divin, le Logos, a conféré à ceux qui l'ont reçu deux privilèges dignes de lui : d'abord une nouvelle position vis-à-vis de Dieu, puis, en raison de cette position, le pouvoir de participer à sa vie divine.
Le terme ἐξουσία, autorité, compétence, désigne plus qu'une simple possibilité, et moins qu'un pouvoir proprement dit. Il s'agit d'une position nouvelle, celle de réconcilié, de justifié, que le croyant obtient par la foi, et c'est par celle-ci qu'il reçoit le pouvoir, qui est une faveur, de réclamer et d'obtenir l'Esprit saint par lequel il devient enfant de Dieu. H. Holtzmann Hand-Commentar) distingue ἐξουσία de δύνάμις, en ce sens que le second terme désigne une faculté fondée sur la nature du sujet, tandis que le premier désigne un droit reçu du dehors. Cette distinction est loin de s'appliquer à tous les cas : car il est aussi des δυνάμεις reçues et des ἐξουσίαι résultant d'une situation naturelle. - Le terme de τέκνον θεοῦ, enfant de Dieu, employé par Jean, renferme plus que celui de υἱός, usité chez Paul. Le sens de ce dernier terme ne dépasse pas l'idée de l'adoption (υἱοθεσία), le droit de fils accordé au fidèle, tandis que le mot τέκνον, enfant, de τίκτειν, engendrer, implique la communication réelle de la vie divine. Comparez Galates 4.6 : « Parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé l'Esprit de son Fils dans vos cœurs ; » parole qui revient à dire : « Parce que vous êtes fils, υἱοι (par adoption), Dieu vous faits enfants (τέκνα) par régénération. » Ce ὅτι, parce que de Paul exprime précisément la relation d'idée renfermée dans le terme d'ἐξουσία chez Jean. - Comment, en face du mot γενέσθαι, devenir, Hilgenfeld ose-t-il imputer à Jean le système dualiste, d'après lequel les enfants de Dieu le seraient par nature et avant toute foi au Christ historique !
La notion d'enfant de Dieu, dans le sens concret où elle apparaît ici, est étrangère à l'Ancien Testament. Les termes de père et d'enfant n'y expriment, dans les cas rares où ils sont employés (Psaume 103.13 ; Esaïe 63.16 ; Jérémie 31.20 ; Osée 11.1), que des sentiments d'affection, de tendresse, de compassion. Cette observation suffit pour écarter l'opinion des interprètes qui, comme Lange et Baldensperger, dans le but de réserver la notion de l'incarnation pour le v. 14, rapportent ces v. 12 et 13 aux fidèles de l'ancienne alliance. Les expressions de recevoir la Parole et d'être faits enfants de Dieu sont beaucoup trop fortes pour s'appliquer aux saints Israélites et seraient en contradiction flagrante avec la déclaration de Jésus, Matthieu 11.11, et avec les réflexions de Jean lui-même, 1.17 et 7.39.
Le terme figuré, et par conséquent un peu vague, de recevoir, demandait à être expliqué, précisé ; car les lecteurs devaient connaître au juste le moyen par lequel on se range au nombre de ces ὅσοι, de tous ceux qui. De là l'appendice : τοῖς πιστεύουσιν…, à eux qui croient en son nom. Croire, tel est le moyen du λαμβάνειν le mode de cet accueil individuel. Seulement, au lieu de rattacher cette explication au verbe ils ont reçu, l'auteur la rattache à la personne même des ὅσοι (à eux qui). C'est une des particularités du style de Jean, observe Luthardt, de déterminer la condition morale au moyen de laquelle s'accomplit un acte, par un appendice explicatif ajouté à l'un des mots qui dépendent du verbe principal. Comme style, c'est lourd peut-être ; mais, comme expression de la pensée, c'est énergique. Voir une construction semblable 3.13 ; 5.18 ; 7.30, etc. Nous avons cherché à rendre la force de cette tournure dans la traduction. - Entre ces deux actes : recevoir et croire, la relation est étroite : le premier s'accomplit par le fait même du second Mais pourquoi donc faut-il un acte de foi pour recevoir la Parole ? Parce que le caractère divin de celle-ci est caché à la vue par le voile de la chair qui l'enveloppe. Elle ne peut donc être discernée que par une aperception de nature morale. Rendu attentif par le témoignage, l'homme attache son regard sur le Christ, et, discernant en lui le sceau divin de la sainteté, il s'abandonne personnellement à lui : voilà la foi.
L'objet de la foi, tel qu'il est indiqué ici, ce n'est pas le Logos ; c'est son nom. Le nom, le nom normal de l'être, c'est l'expression vraie de son essence, la parfaite révélation de son caractère propre. Ce nom est ainsi le moyen de la connaissance que les autres êtres ont de lui, de l'idée qu'ils se font de sa personne. De là vient que cette idée est appelée parfois le nom dans un sens relatif et secondaire, comme dans cette prière : Ton nom soit sanctifié. Dans notre passage, Jean veut dire : ceux qui croient à la révélation qu'il a donnée de lui-même, comme Logos, qui ont discerné sous le voile de la chair la manifestation de cet être divin, du Fils unique (v. 14,18), et qui se sont en vertu de cette perception abandonnés à lui. - Après avoir ainsi expliqué le terme : l'ont reçu, l'apôtre développe au v. 13 celui d'enfants de Dieu.