On pourrait établir un rapport de gradation entre ce verset et le précédent, si l'on appliquait celui-ci au rejet de la révélation naturelle par les païens : « Et il y a eu quelque chose de plus fort encore ! » Mais l'asyndeton ne favorise pas ce sens que nous avons déjà réfuté. Il nous conduit plutôt à voir ici une réaffirmation plus énergique du fait signalé au v. 10 : « Le monde ne l'a point connu. » Oui ; ce rejet a eu lieu et là même ou il paraissait le plus impossible, dans la demeure que le Logos s'était préparée ici-bas ! Les mots chez lui, les siens, en faisant ressortir la monstruosité du crime juif, le caractérisent comme l'apogée du péché de l'humanité. - Le mot ἦλθε, est venu, se rapporte au ministère public de Jésus en Israël. - Τὰ ἴδια, littéralement : son chez-lui (comparez 19.27). Avant devenir ici-bas, le Logos s'y était préparé une demeure qui lui appartenait en propre et qui devait lui servir comme de porte d'entrée auprès du reste du monde. Comparez Exode 19.5 où Jehova dit aux Juifs « Vous serez ma propriété entre tous les peuples, » et Psaume 135.4 : « L'Éternel s'est choisi Jacob. » Malachie avait dit de Jéhova, en décrivant l'avènement messianique comme sa suprême apparition : « Et aussitôt le Seigneur que vous cherchez, entrera dans son temple ; voici, il vient » (Malachie 3.1). - Mais cette porte lui a été fermée, et par ceux-là mêmes qui devaient la lui ouvrir ; οἱ ἴδιοι, les siens, ses serviteurs, les habitants de sa maison, qu'il y avait lui-même établis. De même que τὰ ἴδια, son chez-soi, désigne Canaan avec toute l'institution théocratique, οἱ ἴδιοι, les siens, désigne tous les membres de la nation israélite. Paul aussi les appelle οἰκεῖοι, gens de la maison, domestici, familiares, en opposition aux ξένοι et πάροικοι, étrangers, habitants de passage. Jamais, semble-t-il, les Juifs n'avaient mieux mérité de la part de Jéhova ce titre d'honneur : « son peuple, » qu'au moment où Jésus parut. Leur zèle monothéiste et leur aversion pour l'idolâtrie avaient atteint à cette époque le point culminant. La nation en général semblait former une communauté messianique toute disposée à recevoir « celui qui devait venir, » comme une fiancée accueille son fiancé. - Le terme παραλαμβάνειν, recevoir chez soi (14.3), exprime bien la nature de l'accueil empressé auquel le Messie, avait droit de s'attendre. Cet accueil devait être une réception solennelle, officielle, de la part de le nation tout entière acclamant son Messie et rendant hommage à son Dieu. Si le gîte préparé se fût ouvert de la sorte, il devenait le foyer de la conquête du monde (Psaume 110.2-3). Au lieu de cela, un fait inouï s'est accompli. Agamemnon rentrant dans son palais après dix années d'absence et tombant sous les coups de son épouse infidèle, voilà l'événement tragique par excellence dans l'histoire païenne. Qu'est-ce que ce forfait en comparaison de la tragédie théocratique ? Le Dieu invoqué par la nation élue paraît dans son temple, et il est crucifié par ses propres adorateurs. - Remarquez la différence finement nuancée entre les deux verbes composés καταλαμβάνειν, saisir, v. 3, et παραλαμβάνειν, accueillir, qui caractérise la réception à faire au maître de la maison. - Sur le καὶ, et, même observation qu'aux v. 5 et 10. L'écrivain en est arrivé à contempler avec calme le poignant contraste que présentent les deux faits signalés par les deux propositions de ce verset.
Deux explications opposées à celle que nous venons de développer ont été présentées. Quelques interprètes, Lange, par exemple, rapportent la venue de la Parole, indiquée dans ce verset, aux apparitions de Jéhova et aux révélations prophétiques dans l'Ancien Testament. D'autres, tels que Reuss tout en appliquant, comme nous, les mots : elle est venue, à l'apparition historique de Jésus-Christ, pensent que les ἴδιοι, les siens, sont, non les Juifs, mais « les hommes en général, comme créatures du Verbe préexistant » (Hist. de la théol. chrét., t. II. p. 476). Reuss signale même l'application des mots τὰ ἴδια, οἱ ἴδιοι, aux Juifs, comme « une étrange erreur de l'exégèse ordinaire. » Cependant il est bien moins affirmatif dans un ouvrage postérieur : « On peut défendre, dit-il seulement, une interprétation d'après laquelle il n'est pas ici question des Juifs. » - Quant à la première opinion, elle est exclue par le terme ἦλθε, elle est venue, qui ne peut désigner, comme celui du v. 7, qu'un fait historique, la venue de Christ en chair. Nous verrons d'ailleurs que les versets suivants ne sauraient s'appliquer aux temps de l'ancienne alliance, comme ce devrait être le cas dans le sens que Lange donne au v. 11. L'interprétation de Reuss lui paraît commandée d'abord par une difficulté qu'il trouve dans le ὅσοι, tous ceux qui, du v. 12, si par les siens, au v. 11, on devait entendre les Juifs - nous examinerons cette objection en son lieu ; - puis par ce fait général que, selon notre évangile, « entre le Verbe et les Juifs comme tels, il n'y a pas de rapports particuliers. » Nous croyons pouvoir constater, au contraire, que le quatrième évangile, non moins que le premier, établit du commencement à la fin une relation organique entre l'institution théocratique et la venue du Christ. Voici quelques-uns des principaux passages qui ne permettent pas d'en douter. 2.16 : « La maison de mon Père ; » 4.22 : « Le salut vient des Juifs ; » v. 39 : « Les Ecritures rendent témoignage de moi ; » 5.45-47 ; 8.35,56 ; 10.2-3,16 ; 12.41 ; 19.36-37. Toutes ces paroles sont incompatibles avec la pensée de Reuss et prouvent que les expressions sa demeure, les siens, se rapportent bien à la terre d'Israël et à l'ancien peuple de Dieu.
Troisième section : La foi
L'apparition de la Parole n'est donc point parvenue à dissiper les ténèbres de l'humanité et à vaincre la résistance d'Israël comme nation. Cependant sa mission n'a pu échouer. Dans le moment où le peuple qu'elle s'était préparé se détourne d'elle, une famille de croyants divinement engendrée apparaît et se groupe autour d'elle. C'est ce contraste que signalent les v. 12 et 13. Le v. 14a explique la puissance régénératrice de cette foi : c'est que son objet n'est rien moins que le fait absolument unique de l'incarnation de la Parole. Et la suite prouve que ce fait, tout prodigieux qu'il soit, n'en est pas moins certain ; certain, car il a été contemplé avec ravissement par des témoins oculaires, au nombre desquels appartient l'auteur (v. 14b) ; certain, car il a été signalé par un héraut divin qui avait reçu la mission de le proclamer (v. 15) ; certain, car il est un objet d'expérience pour l'Eglise entière, qui, par les dons célestes qu'elle reçoit de cet homme unique, appelé Jésus-Christ, constate en lui tous les caractères du divin Logos (v. 16-18). Ce triple témoignage des témoins oculaires, du témoin officiel et de l'Eglise elle-même, fonde inébranlablement la foi. Cette troisième partie du prologue est donc bien la démonstration de la certitude et de la richesse de la foi. - La plupart des commentateurs font commencer cette troisième partie seulement au v. 14, par les mots : « Et la Parole a été faite chair. » Mais cette manière de séparer les sections a deux graves inconvénients : 1o les v. 12 et 13 deviennent un appendice traînant de la section précédente, dans laquelle ils ne rendent pas logiquement, puisque l'idée dominante de celle-ci est l'incrédulité qu'a rencontrée ici-bas le Logos ; et 2o cette troisième mention de la venue de la Parole (comparez v. 5 et 11), n'étant point amenée, prend quelque chose d'abrupt et d'accidentel. Il en est tout autrement dès que les v. 12 et 13 sont rapportés à la section qui suit, qui traite de la foi. Ils forment l'antithèse du v. 11 et par là la transition de la seconde à la troisième section du prologue. Ainsi la troisième et principale mention du fait de l'incarnation est motivée par l'idée de la foi dans les v. 12 et 13.