Jean ne joue que dans quelques cas très rares un rôle actif dans l'histoire évangélique. Mais il paraît avoir été, à cette époque, dans un état de surexcitation ; comp. le trait, qui suit immédiatement (9.54 et suiv.) et un autre non moins frappant qui a eu lieu un peu plus tard (Matth.20.20 et suiv.). Il avait sans doute été le principal acteur dans le fait, qu'il rapporte ici lui-même. La liaison est plus simple que ne le juge la critique. Dans la parole précédente Jésus venait, d'attribuer à son nom une importance capitale, ce qui fait craindre à Jean d'avoir lésé par précipitation la majesté de ce nom auguste. Une fois en voie de confession (au sujet de la discussion entre les apôtres), il sent le besoin d'aller jusqu'au bout. Cette relation est indiquée par les termes ἀποκριθείς (Luc) et ἀπεκρίθη (Marc). - Ce trait, placé ici immédiatement après le précédent, nous aide à nous rendre compte de quelques éléments du grand discours Matthieu ch. 18, qui, dans son contenu essentiel, appartient certainement à cette époque. Ces petits, qu'il faut craindre de scandaliser (v. 6), que le bon berger cherche à sauver (v. 11-13), et dont pas un, d'après la volonté de Dieu, ne doit périr (v. 14), sont sans doute les commençants en la foi, tels que celui envers lequel les disciples venaient d'user d'intolérance. C'est ainsi qu'en rapprochant les pierres dispersées dans nos trois récits, on parvient à reconstruire tout, le pan de l'édifice auquel elles appartiennent.
Le fait mentionné ici a un intérêt particulier. « On voit, comme le dit Meyer, que, même hors de la sphère des disciples permanents de Jésus, il y avait des hommes chez qui sa parole et ses œuvres avaient éveillé une force supérieure et miraculeuse ; ces étincelles, tombées en dehors du cercle des disciples, avaient fait jaillir ci et là des flammes détachées du foyer central. » Fallait-il éteindre ces feux-là ? La question était délicate. De tels hommes, qui n'avaient pas vécu dans la société habituelle de Jésus, acquéraient une autorité et pouvaient en user pour répandre des erreurs. A cette crainte légitime se mêlait sans doute chez les Douze un sentiment de jalousie ; ils cessaient par là d'avoir le monopole de l'œuvre du Christ. Jésus discerna immédiatement cet alliage dans la conduite qu'ils venaient de tenir. - Dans Luc, comme dans Marc, au lieu de l'aoriste ἐκωλύσαμεν, nous l'avons empêché, plusieurs alex. lisent l'imparfait ἐκωλύομεν : « Nous étions là l'empêchant, et en cela croyant bien faire ; nous trompions-nous ? » Leur opposition n'est qu'une tentative, aussi longtemps que Jésus ne l'a pas ratifiée. Le sens est excellent et cette leçon est sans doute préférable dans Marc. Mais dans Luc elle a probablement été importée par les copistes (voir Tischendorf).
La réponse de Jésus est pleine de largeur et d'élévation. Les forces divines qui émanent de lui, ne sauraient être complètement renfermées dans aucune société visible, fût-ce même celle des Douze. Le fait de l'union spirituelle avec le Maître prime celui de la communion sociale avec les serviteurs. Bien loin de traiter un homme qui se réclame de son nom comme un adversaire, il faut plutôt l'envisager, même dans sa position isolée, comme un utile auxiliaire. - Des trois leçons offertes par les Mss. au v. 50, et qui se retrouvent aussi dans Marc (contre vous - pour vous ; contre vous - pour nous ; contre nous - pour nous), il me paraît qu'il faut préférer la première, qui a pour elle, outre l'autorité des. Mjj. alex., celle des anciennes versions, l'Itala et la Peschito. Elle convient bien au contexte, même mieux que les deux autres. En effet la personne de Jésus est hors de cause dans le conflit actuel ; car c'est en son nom que cet homme guérit ; le grief est : « Il ne va pas avec nous. » C'est donc à bon droit que Jésus dit ici, non pas « contre moi, » mais contre vous ; tandis que dans l'autre parole analogue, et en apparence opposée, c'est l'inverse : c'est la nature de l'œuvre et du caractère personnel de Jésus qui est en cause ; il oppose les guérisons de possédés qu'il accomplit, à celles qu'opèrent les exorcistes juifs, afin de montrer la différence des principes qui président aux unes et aux autres, de sorte que ces œuvres, qui semblent les mêmes, sont en réalité opposées. Les exorcistes des écoles pharisiennes (vos fils), qui paraissent travailler avec Jésus contre l'ennemi commun, Satan, par l'appui qu'ils donnent en Israël à l'esprit pharisaïque, travaillent pour Satan contre Christ et Dieu, de sorte que dans ce cas Jésus doit dire : « n'est pas avec moi,… contre moi. » Ces deux paroles qui semblent se contredire sont donc également vraies, parce qu'elles s'appliquent à deux situations opposées. Autant il est vrai qu'un homme sympathique à notre cause, lors même qu'extérieurement il est parmi nos adversaires, doit être traité par nous en futur collaborateur, autant il est vrai qu'un homme appartenant extérieurement au même camp que nous, mais travaillant dans un esprit opposé au nôtre, doit être considéré comme un réel adversaire.
Marc intercale entre les deux parties de cette réponse une parole remarquable, dont le sens est qu'il n'est pas à craindre qu'un homme qui opère de telles œuvres au nom de Jésus, passe tout à coup au nombre de ceux qui le calomnient, c'est à-dire, de ceux qui l'accusent de chasser les démons par Béelzébul. Après avoir invoqué le nom de Jésus pour faire une guérison, accuser ainsi Jésus, ce serait s'accuser soi-même.
Nulle part, peut-être, le rapport d'emboîtement, mais d'emboîtement inconscient, entre les synoptiques, n'est plus remarquable. Chez Matthieu : les paroles, mais sans le fait (la dispute entre les disciples) ; chez Luc : le fait avec une courte parole qui s'y rapporte ; chez Marc enfin : le fait avec des détails très pittoresques et beaucoup plus circonstanciés que chez Luc, et un discours qui rappelle celui de Matthieu, mais qui en diffère par des omissions et des adjonctions importantes. Ne touche-t-on pas du doigt à la fois l'accord et l'indépendance de ces trois formes de la narration traditionnelle ?
QUATRIÈME PARTIE :
Le voyage à Jérusalem
9.51 à 19.28
Un grand contraste domine la narration synoptique : celui du ministère de Jésus en Galilée et de la semaine de la Passion à Jérusalem. La transition de l'une de ces parties à l'autre fut, d'après les trois récits, le voyage de Galilée en Judée par la Pérée. Mais il semble, d'après Matthieu (Matt.19.1 à Matt.20.34) et Marc (ch. 10), que ce voyage fut court ; car il ne comprend que les faits suivants : un entretien sur le divorce, la présentation des petits enfants, l'entretien avec le jeune homme riche, une troisième annonce de la Passion, la prière des fils de Zébédée et la guérison de l'aveugle à Jéricho. Puis suit immédiatement l'arrivée de Jésus à Jérusalem. Ces faits peuvent s'être passés en quelques jours. Luc, au contraire, raconte, depuis 9.51, un voyage continu à travers les contrées méridionales de la Galilée qui confinent à la Samarie. Sans doute Jérusalem reste le but constant du voyage ; Luc a soin de le rappeler en replaçant, de temps en temps le lecteur dans la situation générale nettement établie dans les premiers mots 9.51 (littéralement) : « Et il affermit son visage pour se rendre à Jérusalem. » Comp. particulièrement 13.22 : « Et il traversait les villes et les bourgades enseignant et se rendant à Jérusalem ; » et 17.11 : « Et il se rendait à Jérusalem et traversait la contrée entre Samarie et Galilée. » Mais d'après le tableau qu'il trace de ce voyage, qui comprend chez lui dix chapitres, le tiers de l'évangile entier, Jésus n'avançait que lentement et à petites journées, s'arrêtant dans chaque localité pour enseigner et évangéliser. Il paraît s'être dirigé, d'abord, vers l'est à travers les contrées méridionales de la Galilée, limitrophes de la Samarie ; puis, après avoir traversé le Jourdain et être passé en Pérée, il se tourne vers le sud et par l'autre côté du Jourdain arrive enfin à Jérusalem. Une telle pérégrination doit avoir rempli quelques mois.
Les trois récits concordent donc en ce point qu'ils indiquent le chemin de Pérée comme celui par lequel Jésus se rendit, à Jérusalem pour la dernière Pâque ; mais ils diffèrent en ce que, d'après Matthieu et Marc, ce voyage peut avoir duré des jours, et d'après Luc, des mois.
La plupart des interprètes (de Wette, Reuss, Weizsæcker, Weiss) refusent d'attribuer à ce trait si saillant du récit de Luc une réelle valeur historique. Selon eux les récits de Matthieu et de Marc excluent un voyage prolongé, tel que celui que suppose Luc. De plus Luc se contredit lui-même en plaçant la visite chez Marthe et Marie, à Béthanie (10.38-42), au beau milieu de ce prétendu voyage galiléen. La parole de Jésus : « Jérusalem, Jérusalem… » (13.34-35), qui ne peut avoir été prononcée qu'en Judée, est également placée à tort par lui dans ce même voyage ; de sorte que le récit de Luc ne saurait retracer un voyage réel. M. Sabatier lui-même, qui reconnaît l'importance d'un tel voyage pour établir un accord relatif entre les synoptiques et Jean, conclut néanmoins en disant : « On voit de combien de contradictions et d'impossibilités morales fourmille ce récit[1] » (celui de Luc).
Selon de Wette, Reuss, etc., le voyage raconté par Luc ne serait qu'un cadre fictif imaginé par lui pour y mettre tous les matériaux qu'il n'avait pu placer dans le récit du ministère galiléen. « La formule de 9.51, dit M. Reuss, n'est qu'un simple titre pour ranger sous ce chef tout ce qui suit. » Mais on ne voit pas pourquoi Luc n'aurait pas pu prolonger de quelques chapitres le récit de l'activité galiléenne pour y faire rentrer tout ce qui va suivre, sans recourir à une invention aussi arbitraire. - Holtzmann, dans son écrit sur les synoptiques, pense que Luc a placé ici tout le contenu des Logia de Matthieu, cette seconde source qu'il employait à côté du Marc primitif ; et Weiss, qui se rapproche ici de lui, suppose que la forme d'un récit de voyage suivi provient de ce que Luc a attribué à ce Matthieu apostolique (les Logia) un ordre historique que cet écrit n'avait point, et a cru trouver dans ce document l'exposé d'une activité extra-galiléenne de Jésus. C'est là ce qui aurait déterminé chez Luc la forme d'un récit de voyage. Weizsæcker, qui retrouve au contraire la forme des Logia dans les grands discours de notre Matthieu canonique (ch. 5 à 7, 10, 13, etc.), pense que Luc a tiré de cet écrit le contenu de ces dix chapitres (10 à 18), mais en disséminant ces grands enseignements dans une foule de circonstances particulières, afin de les adapter aux principales questions agitées dans les églises apostoliques au moment où il écrivait. Les préambules historiques par lesquels Luc motive ces enseignements particuliers seraient dûs à sa propre imagination[2]. Ni l'une ni l'autre de ces explications ne peuvent à mes yeux se soutenir ; d'abord, parce que le récit de voyage suivant ne contient pas seulement des paroles de Jésus, mais aussi des faits (la mission des septante disciples, ch. 10 ; la guérison des dix lépreux, ch. 17), ce qui prouve que Luc pense raconter et non seulement enseigner ; puis, parce que les différences entre Matthieu et Luc ne portent pas seulement sur les situations dans lesquelles les paroles de Jésus sont placées, mais bien souvent aussi sur la teneur et le sens de ces paroles, ce qui implique inévitablement, dans ma manière de voir, des sources différentes ; enfin, parce que les courts préambules, dont on fait peu de cas, ont le plus souvent, comme nous le verrons, une importance décisive pour l'exégèse et donnent à chaque fois la clef des enseignements qu'ils introduisent, ce qui suppose leur caractère historique.
Quant à la supposition de Weiss, que Luc a attribué au Matthieu apostolique, sa principale source, un ordre chronologique qui n'existait pas dans cet écrit, on se demande comment un critique du XIXe siècle peut espérer d'être mieux renseigné sur la nature d'un écrit aujourd'hui perdu que l'auteur qui l'a eu en mains pour composer son propre ouvrage. Du reste le titre même que Weiss donne à cette partie du livre de Luc me paraît exprimer une idée entièrement fausse : « l'activité extra-galiléenne » du Seigneur. Ce titre repose au fond sur la leçon alexandrine de Marc.10.4 : « Il vint dans le territoire de la Judée et en Pérée, » d'après laquelle Jésus semble être venu en Judée avant de se rendre en Pérée. Mais venu par où ? Par la Samarie ? Jésus est repoussé de cette contrée au moment même où il l'aborde (Luc.9.53) ; et aurait- il envoyé septante disciples (10.1 et suiv.) en Samarie pour y préparer sa propre visite, lui qui disait aux apôtres, Matth.10.5 : « N'entrez pas dans une ville des Samaritains. » Par la Pérée ? Mais Weiss prétend lui-même que Jésus a été en Judée avant de se rendre en Pérée. Ainsi la leçon de Marc : et en Pérée, ou doit s'entendre différemment, ou doit céder le pas à celle des byz. et des gréco-lat. : « par la Pérée, » qui a le même sens que le parallèle dans Matthieu.19.1. Jésus, tout en se mettant en route pour Jérusalem, ne songe point à s'y rendre directement, et ce n'est point dans ce but qu'il aborde la Samarie dans le morceau qui va suivre ; il commence une pérégrination dans la contrée où confinent la Galilée et la Samarie, et se dirige ainsi vers la Pérée. C'est précisément là la situation dans laquelle nous le retrouvons, 17.11, et nous constaterons facilement les raisons qui ont déterminé cette marche.
La forme d'un récit de voyage chez Luc me paraît se justifier par les trois observations suivantes :
1o Si la multiplication des pains a eu lieu au printemps, à peu près à l'époque de Pâques, comme cela résulte des quatre récits, il n'y a certainement pas dans les quelques faits mentionnés par Matthieu et Luc, entre cet événement et l'arrivée à Jérusalem pour la dernière Pâque, de quoi remplir cet intervalle de toute une année ! Il doit donc y avoir dans le récit des deux premiers évangiles une lacune très considérable. Ce qu'ils racontent après la multiplication des pains, l'entretien sur la purification et la demande d'un signe céleste, l'excursion du côté de la Phénicie, le voyage à Césarée de Philippe avec la transfiguration et le retour à Capernaüm (Matthieu ch. 16 à 18 ; Marc ch. 8 et 9), a bien pu remplir la fin du printemps et l'été, mais pas davantage. Et néanmoins le récit de ces deux évangélistes nous place (Matth.19.1 ; Marc.10.1) au commencement d'un voyage qui, après cinq ou six faits fort peu importants, aboutit aux portes de Jérusalem ! Ces deux récits ne sauraient rendre compte des mois d'automne et d'hiver de cette année et des premiers mois de la suivante.
2o A cette lacune chronologique, vient s'en joindre une autre d'un caractère géographique. Nous voyons dans Matthieu et Marc Jésus visiter Capernaüm et ses environs, puis rayonner dans trois directions, à l'est (Gadara), à l'ouest (Nazareth), au nord (Phénicie et Césarée de Philippe). Il y avait donc, d'après ces évangiles eux-mêmes, une lacune à combler, pour que la Galilée eût été évangélisée tout entière. Ne restait-il pas toute la partie méridionale de cette province, voisine de la Samarie, qui n'avait point entendu la parole de vie ? On doit donc s'attendre à ce que Jésus avant son départ définitif de Galilée ait aussi visité cette contrée.
Voilà les deux postulats auxquels répond exactement le récit de Luc. Il comble le vide, qui autrement resterait absolument inintelligible, entre l'été de la seconde année du ministère de Jésus et la fête de Pâques suivante où il mourut, et il nous montre le Seigneur consacrant un travail suivi d'évangélisation à une partie du pays galiléen qui avait été privée des bienfaits de son ministère.
3o Enfin, si nous comparons le récit du IVe évangile, dont la forme est très précise, il tend à confirmer le récit de Luc ainsi compris. Après la multiplication des pains et l'entretien de Césarée (faits rappelés aussi par Jean.6.1-71), nous trouvons, Jean.7.1, la mention très brève d'une activité prolongée de Jésus en Galilée, depuis les semaines qui suivirent la fête de Pâques passée en Galilée jusqu'à la fête des Tabernacles (Jean.7.2), c'est à-dire d'avril en septembre. Cette activité, si sommairement indiquée, correspond à la période des deux excursions de Jésus vers le nord (en Phénicie et aux sources du Jourdain) qui dans les synoptiques aboutissent au retour à Capernaüm et au départ pour la Judée par la Pérée. Le départ qui suit dans le récit de Jean, pour le voyage à la fête des Tabernacles (ch. 7), pourrait donc bien, comme le pensent plusieurs interprètes, correspondre au départ pour Jérusalem dont parlent les synoptiques. Mais celui-ci eut lieu avec la plus grande publicité- comp. Matth.19.2 et Marc.10.1 : « Des foules nombreuses l'accompagnaient, » et dans Luc l'envoi des septante disciples (ch. 10) ! - tandis que le départ pour la fête des Tabernacles eut lieu comme en cachette (ὡς ἐν κρυπτῷ), c'est-à-dire que Jésus partit en quelque sorte incognito. C'est un contraste complet. La question est de savoir ce que fit Jésus à la suite de cette fête. Resta-t-il à Jérusalem ou en Judée, ou bien revint-il en Galilée ? Jean ne le dit pas. On admet le plus souvent la première alternative ; Luthardt et Keil seuls font, je crois, exception. Mais elle contredit absolument le récit de Jean qui précède. Jésus avait dû venir à Jérusalem comme par surprise parce qu'on cherchait là à le faire périr (Jean.7.1) ; comment donc, après les scènes violentes des ch. 8 à 10, aurait-il pu demeurer tranquillement pendant des mois dans cette capitale ou dans la contrée environnante soumise au pouvoir du Sanhédrin ? C'est là une supposition réellement inadmissible. Après cette courte apparition, il a donc dû s'éloigner promptement et revenir en Galilée. Si ce retour n'est pas mentionné par Jean, c'est qu'il s'entend de soi-même, la Galilée étant le séjour habituel de Jésus. La situation est la même qu'après le voyage à Jérusalem du ch. 5, à la suite duquel aussi le retour en Galilée n'est pas mentionné, quoiqu'il soit supposé par tout le récit du ch. 6. Jésus, n'ayant point encore pris congé de la population galiléenne au milieu de laquelle il avait travaillé, dut naturellement regagner pour quelque temps encore le théâtre de son activité, avant de le quitter pour toujours. Il revint donc en Galilée, après le séjour à Jérusalem à la fête des Tabernacles, et c'est alors que nous devons placer et le départ et le voyage racontés par les trois synoptiques. Après cela le voyage en Pérée qui suit chez ceux-ci, coïncide exactement avec le séjour dans cette contrée mentionné par Jean.10.40-42, peu avant le dernier voyage à Jérusalem.
Nous devons encore mentionner trois tentatives d'expliquer la partie que nous allons étudier.
Schleiermacher[3] a supposé que ce récit de voyage dans Luc provenait de la fusion des narrations de deux voyages différents fournies par le journal de voyage de deux compagnons de Jésus. L'un aurait décrit le voyage à Jérusalem dont le commencement est raconté 9.51 ; l'autre, le voyage qui se termina par l'entrée à Jérusalem, au jour des Rameaux. Et Luc aurait combiné ces deux récits en un seul. Ce savant pensait pouvoir expliquer ainsi la visite de Jésus à Béthanie que Luc place au milieu de ce récit de voyage (10.38-42). Mais dans ce cas il faudrait que Luc eût retranché du journal d'un des disciples la fin du premier voyage et de celui de l'autre le commencement du second voyage, ce qui ne se comprend pas. Cependant, nous devons donner pleinement raison à Schleiermacher quand, après avoir dit à tort : « Nous devons abandonner l'idée d'un seul journal de voyage continu, » il ajoute : « Mais nous ne pouvons abandonner celle d'un récit de voyage. »
Wieseler a pensé que le récit de Luc comprend proprement trois voyages à Jérusalem ; le premier commençant à 9.51 et correspondant chez Jean au voyage à la fête des Tabernacles (ch. 7) ; le second commençant à 13.22 et répondant chez Jean au voyage à Béthanie depuis la Perse (ch. 11) ; le troisième, dont 17.11 indiquerait le point de départ, ne serait autre que le dernier voyage d'Ephrem à Jérusalem pour la fête de Pâques (XI, 55). Cette combinaison n'a été admise, je crois, que par Edersheim. D'abord nous avons vu qu'il est impossible d'identifier le départ Luc.9.51 avec le départ pour la fête des Tabernacles (Jean ch. 7). Puis il est évident que les deux indications Luc.13.22 ; 17.11 ne sont point destinées à indiquer des départs différents, mais uniquement la continuation du même voyage dont le point de départ avait été si expressément indiqué 9.51.
Un moyen commode a été employé par Keil pour échapper à l'idée d'un récit de voyage, tout en maintenant la vérité du récit, de Luc. Il pense que l'intervalle entre la résolution de Jésus de quitter la Galilée et son arrivée à Jérusalem au jour des Rameaux a été envisagé par Luc comme le moment favorable pour exposer tous les enseignements de Jésus sur la nature et le mode du développement de son règne, sur les conditions pour y entrer et d'autres vérités semblables ; de là cette partie de l'évangile à laquelle il ne faut point attacher la notion d'un récit chronologiquement suivi. Et ce serait là écrire καθεξῆς, par ordre, comme l'a promis Luc ! A quoi serviraient, s'il en était ainsi, les remarques 13.22 et 18.11, qui rappellent si expressément la continuation d'un voyage, et surtout la parole 9.51, qui fait énergiquement ressortir la résolution et le fait d'un départ, ainsi que le but final du voyage qui va suivre ?
Le contenu de ces dix chapitres de Luc s'adapte exactement à la situation actuelle de l'œuvre de Jésus. Il quitte la Galilée, où il a achevé son œuvre, accompagné de tout ce qu'il a trouvé de croyants fidèles, c'est-à-dire de tous ceux qui doivent former un jour le noyau de son Eglise, en particulier de l'élite de cette armée d'évangélistes qui sera appelée à commencer, sous la direction des apôtres, la conquête du monde. Il les prépare, chemin faisant, à cette tâche, d'abord en les employant, comme précédemment les apôtres, à un premier apprentissage missionnaire auprès de leurs compatriotes ; puis en faisant porter ses enseignements sur l'affranchissement du monde et de ses biens, sur son œuvre de salut envers le monde et sur l'attente de son retour. L'héroïque génération de missionnaires que décrit Eusèbe (III, 38, éd. Læmmer), et qui sous le règne de Trajan remplit le monde de l'Evangile, était comme la fille de celle que Jésus forma durant ce voyage.
I
Le départ de Galilée.
Commencement du voyage.
(9.51 à 13.21)
1. Le mauvais accueil des Samaritains. (9.51-56)
Verset 51. Préambule :
Notes
[1] Essai sur les sources de la vie de Jésus, p. 29.
[2] Holtzmann ne les traite guères plus respectueusement, quoique son point de vue dût le rendre plus favorable à Luc.
[3] Ueber die Schriften des Lukas, p. 161.