Non seulement on voit parfois le regard du mourant s'illuminer d'un éclat céleste ; mais on l'entend même s'entretenir avec les êtres chéris qui l'ont précédé dans les demeures invisibles. Par la porte qui déjà s'entr'ouvre pour lui, le ciel et la terre communiquent. De même, à la prière de Jésus, le ciel descend, ou ce qui revient au même, la terre s'élève. Les deux domaines entrent en contact. Keim dit : « Une descente d'esprits célestes sur la terre n'a de garantie ni dans la marche ordinaire des choses, ni dans l'A. T. et le N. T. » « Sommes-nous sûrs, répond Edersheim, que les esprits séparés du corps soient privés de toute enveloppe matérielle ou qu'ils ne puissent revêtir une apparence visible ? » - Moïse et Elie sont là, s'entretenant avec lui. Luc ne les désigne pas d'abord par leur nom. Il dit : deux hommes. Cette expression reflète l'impression qu'éprouvèrent les témoins de la scène. Ils s'aperçurent d'abord de la présence de deux personnages inconnus ; ce ne fut que plus tard qu'ils les connurent par leur nom. Ἰδού, voici, fait ressortir l'imprévu de l'apparition. L'imparfait ils s'entretenaient prouve que l'entretien durait déjà depuis un certain temps, quand les disciples s'aperçurent de la présence de ces étrangers. Οἵτινες est emphatique : « lesquels n'étaient rien moins que… » Moïse et Elie ont été les deux serviteurs de Dieu les plus zélés et les plus puissants dans l'ancienne alliance. Aussi ont-ils eu tous deux une fin privilégiée ; Elie, par son ascension, a été préservé du dépouillement de la mort ; il y a eu également quelque chose de mystérieux dans la mort et la disparition de Moïse. Leur apparition sur la montagne est peut-être en relation avec ce caractère exceptionnel de la fin de leur vie terrestre. Mais, demande-t-on, comment les apôtres les ont-ils reconnus ? Peut-être Jésus les a-t-il nommés dans le cours de l'entretien ou désignés de telle sorte que l'on ne pouvait s'y tromper. Ou bien les glorifiés ne portent-ils pas sur leur figure l'empreinte de leur individualité, leur nouveau nom (Apoc.3.17) ? Serions-nous longtemps à contempler saint Jean ou saint Paul dans leur gloire céleste, sans leur donner leur nom ? - Remarquez qu'il est dit : « Etant réveillés, ils virent. » Les deux personnages étaient donc déjà là quand les disciples se réveillèrent, et en plein cours d'entretien avec Jésus.
Le sujet de l'entretien nous est dévoilé par le récit de Luc : « Ils s'entretenaient, dit-il littéralement, de la sortie que Jésus devait accomplir à Jérusalem. » Comment certains théologiens se sont-ils imaginé que Moïse et Elie venaient instruire Jésus de ses prochaines souffrances, lui qui, six jours auparavant, en avait instruit les Douze ? Ce sont donc bien plutôt les deux envoyés célestes qui sont en ce moment à l'école de Jésus, comme l'étaient six jours auparavant les apôtres, à moins qu'on ne se les représente s'entretenant avec lui sur le pied de l'égalité. En face de cette croix qui va se dresser, Elie apprend à connaître une gloire supérieure à celle d'être enlevé sur un chariot de feu, la gloire de renoncer par amour à l'ascension elle-même et d'y préférer une mort douloureuse et ignominieuse ; Moïse comprend qu'il y a une fin plus sublime que celle d'expirer, selon la belle expression des docteurs juifs, « du baiser de l'Eternel » ; c'est de consentir à livrer son âme au tourment de l'abandon divin. Cet entretien sanctionnait en même temps, dans la conscience des disciples, la révélation qui depuis six jours les remplissait, d'effroi. Le terme ἔξοδος, sortie, est remarquable ; Luc choisit avec intention une expression qui renferme à la fois les deux notions de mort et d'ascension. L'ascension était pour Jésus la voie naturelle pour sortir de la vie, comme l'est la mort pour nous pécheurs. Il pouvait donc opter en ce moment pour ce mode de sortie qui lui était dû. Il pouvait remonter avec ses deux interlocuteurs célestes. Mais remonter maintenant, c'eût été remonter sans nous. Là-bas, dans la plaine, Jésus voit une humanité courbée sous le poids du péché et de la mort. L'abandonnera-t-il à son sort ? Non, il ne remontera que quand il pourra la ramener avec lui. Et, pour cela, il faut qu'il affronte l'autre mode de sortie, la sortie qui se consomme à Jérusalem. Le terme πληροῦν, accomplir, désigne non simplement le terme de la vie (Bleek), mais s'explique par l'idée de la tâche renfermée dans une fin si cruelle. L'expression : à Jérusalem, est profondément tragique : Jérusalem, la ville qui tue les prophètes (13.33) ! - Ce mot du récit de Luc, sur le sujet de l'entretien entre Jésus et les deux personnages célestes, illumine toute la scène. C'est, comme le reconnaît Reuss, « la clef du récit. » Il explique en effet la relation entre cette apparition et la scène de Césarée de Philippe. L'entretien sur ce sujet fait comprendre aux disciples que le Messie souffrant est bien le Messie divin, celui que reconnaît le ciel. On peut apprécier ici les conséquences fâcheuses auxquelles conduisent les systèmes d'après lesquels Luc composerait son récit sur celui des deux autres synoptiques ; Meyer dit de cette parole : « C'est une supposition de la tradition postérieure ; » Holtzmann : « C'est une adjonction arbitraire de Luc ; » Weiss : Luc croit savoir qu'ils se sont entretenus de la sorte. » Ne serait-il pas plus juste de reconnaître que Luc possède une source particulière et particulièrement excellente, puisque ce mot, qui lui est propre, jette la lumière sur tout le fait ?
C'est également par Luc que nous pouvons nous faire une idée de l'état des disciples pendant cette scène. L'imparfait ils s'entretenaient, v. 30, nous a montré que l'entretien de Jésus avec Moïse et Elie durait déjà depuis un certain temps quand les disciples s'aperçurent, de la présence des deux personnages célestes. Ils s'étaient donc endormis pendant la prière de Jésus. Cela résulte encore du plus-que-parfait ἦσαν βεβαρημένοι, ils étaient appesantis. L'apparition, des deux hommes de Dieu n'était donc pas seulement pour les disciples ; elle avait aussi en vue Jésus lui-même et répondait en quelque manière à sa prière pour lui-même. Le terme διαγρηγορεῖν n'est employé nulle part ailleurs dans le N. T. Dans le grec profane où il est fort peu usité, il signifie : persévérer à veiller, passer la nuit en veillant. Meyer en reste à ce sens : « ils persévéraient à se tenir éveillés, surmontant l'assoupissement qui les accablait. » Cependant le δέ, mais, qui indique une opposition à l'état d'assoupissement, conduit plutôt à penser que ce verbe désigne le retour à la pleine conscience du moi, à travers (διά) ce moment de sommeil. On pourrait même admettre qu'en choisissant ce terme inusité, Luc a voulu caractériser un état étrange dont bien des personnes ont fait l'expérience, où l'âme, après s'être assoupie en état de prière, lorsqu'elle revient à elle, ne se sent plus dans le milieu terrestre, mais se trouve élevée dans une sphère supérieure où elle devient accessible à des impressions d'ineffable jouissance.
Le v. 33 se rattache en réalité au v. 31 ; le v. 32 est une parenthèse explicative. Pendant, la partie de l'entretien à laquelle ils avaient assisté, les disciples étaient demeurés dans le silence. Mais au moment où l'entretien allait cesser et où les deux envoyés célestes se disposaient à se séparer d'avec le Seigneur, Pierre, désireux de prolonger ce moment unique, s'enhardit à prendre la parole. Il s'offre à leur construire un abri, comme si c'était la crainte de passer la nuit à la belle étoile, qui les forçait à se retirer ! C'est donc ce prochain départ qui motive la parole de Pierre, accompagnée chez Luc, comme chez Marc, de cette remarque : « ne sachant ce qu'il disait, » Cette parole caractéristique de saint Pierre s'était stéréotypée dans la tradition, avec cette petite différence que, dans Matthieu, Pierre appelle Jésus Seigneur (κύριε), dans Marc Maître (ῥαββί), dans Luc Chef (ἐπιστάτα) (voir à 8.24). Weiss prétend que Pierre ne voulait pas dire, comme on le croit ordinairement, qu'il serait bon de prolonger ce moment de bonheur céleste, mais qu'il était bon que lui et ses deux amis se trouvassent là pour construire une demeure à ces personnages descendus du ciel et à Jésus. Non seulement ce n'est pas le sens auquel conduit le καί, et, devant ποιήσωμεν, faisons (voir aussi Marc et Matth.) ; mais surtout peut-on se représenter sérieusement Pierre prenant la parole pour faire ressortir l'utilité de sa présence et de celle de ses compagnons en ce moment ?
3e phase. - Versets 34 à 36 : La voix divine.