Les trois récits font ressortir la semaine qui s'écoula entre l'entretien de Césarée et la transfiguration. Seulement Matthieu et Marc disent : « six jours après, » tandis que Luc dit : environ huit jours après. Cette différence se résout aisément si l'on tient compte de ce environ de Luc, ou si l'on admet que cet auteur compte le jour de l'entretien et celui de la transfiguration dans les huit, tandis que les deux autres ne comptent que les jours intermédiaires. Mais comment admettre que Luc, s'il copiait les autres, eût introduit gravement une modification aussi puérile ? Holtzmann ne trouve d'autre explication que celle-ci : « Il veut se donner l'air d'être meilleur chronologue que les autres. » Il eût mieux valu ne rien dire, comme les autres partisans de ce système critique, que d'imputer à Luc une telle ineptie. - Les constructions araméennes, qui caractérisent le style de Luc dans ce morceau, et dont il n'y a pas trace dans les deux autres synoptiques (ἐγένετο καὶ ἀνέβη, v. 28 ; ἐγένετο εἶπεν, v. 33), suffisent pour démontrer qu'il a une source à lui, à moins d'admettre qu'il a introduit les araméismes pour plaire à ses lecteurs grecs ! - Le nominatif ἡμέραι ὀκτώ, huit jours, est le sujet d'une phrase elliptique, en forme de parenthèse. - Luc dit : après ces paroles-là. Il fait ressortir par là très expressément la liaison morale qui rattache cet événement à l'entretien précédent. C'est ce qui ressort aussi de la détermination chronologique si exacte indiquée dans les trois récits. Il est probable que, comme le pense Lange, à la suite de l'annonce des prochaines souffrances de Jésus, un profond abattement s'était emparé des Douze. Ils avaient passé ces six jours, sur l'emploi desquels les trois récits gardent le silence, plongés dans une morne stupeur. Au moment même où ils pensaient, toucher au terme de leurs espérances, ils se voyaient tout à coup précipités comme dans un abîme. Un sentiment d'amère déception les avait saisis. Peut-être plusieurs étaient-ils même ébranlés dans leur foi en Jésus Messie. La parole de Jésus, v. 26, prend dans cette supposition tout son à-propos. Il fallait réagir contre cette impression non moins dangereuse pour eux que l'enthousiasme charnel qui avait suivi la multiplication des pains. Pour cela Jésus sent le besoin de recourir à la prière, non seulement en son particulier, mais avec ceux de ses apôtres dont la disposition morale peut avoir le plus d'influence sur celle de leurs collègues. - On pourrait, supposer d'après les récits de Marc et de Matthieu qu'en conduisant ses trois disciples sur la montagne, il s'y rendait dans le but d'être transfiguré devant eux. Luc nous fait connaître la vraie pensée du Seigneur : προσεύξασθαι, pour prier. Ne pouvant les prendre tous, sans attirer l'attention des foules et échouer dans son désir d'être seul, il ne prend que ses trois plus intimes et, les conduit dans un endroit retiré sur la montagne. L'article τό, la, désigne cette montagne comme la plus voisine de l'endroit de la plaine où il se trouvait en ce moment. D'après une tradition dont nous ne recueillons les indices positifs que depuis le IVe siècle (Cyrille de Jérusalem, Jérôme), la montagne dont il s'agit aurait été le Tabor, cône élancé, situé à deux lieues au sud-est de Nazareth. Peut-être l'évangile des Hébreux offre t-il déjà au IIe siècle une trace de cette opinion dans cette parole qu'il met dans la bouche de Jésus : « . Alors ma mère, le Saint-Esprit, me prit par l'un de mes cheveux et me porta sur la grande montagne du Tabor. » Mais deux circonstances parlent contre cette tradition : 1. Le Tabor est très éloigné de Césarée de Philippe, où avait eu lieu l'entretien précédent. Sans doute, dans les six jours d'intervalle, Jésus aurait bien pu revenir jusques dans la contrée du Tabor. Mais le retour dans la contrée du lac de Génézareth, expressément mentionné par Marc (Marc.9.30,33), est placé après la transfiguration. Ou bien il faudrait supposer encore une nouvelle excursion dans le nord, et pourquoi ni Marc ni Matthieu ne l'auraient-ils mentionnée ? 2. Comme Robinson l'a démontré, le sommet du Tabor était, à cette époque, occupé par une ville fortifiée, ce qui ne convenait pas à la tranquillité que cherchait Jésus. Nous croyons donc probable que la montagne désignée ici est le Hermon ou Panius, dont les sommets, toujours plus ou moins couronnés de neige, attirent les regards de tous les points de la Palestine septentrionale. La montée est de sept heures. Le Jourdain jaillit à ses pieds. S'il en est ainsi, Jésus aurait fait aussi une fois une excursion alpestre.
Verset 29. La transfiguration de Jésus ne fut donc pas le but de cette course ; elle fut le moyen dont Dieu se servit pour exaucer la prière qu'il lui adressa. Cette relation entre la prière de Jésus et sa transfiguration est exprimée chez Luc par la préposition ἐν, qui indique à la fois la simultanéité et la relation de cause et d'effet. Chacun sait comment un sentiment élevé communique au regard de l'homme un éclat particulier. Un mouvement de vraie dévotion, un élan d'adoration illuminent sa figure tout entière. Et lorsque à cette disposition de l'âme correspond, de la part de Dieu, une communication positive, comme dans le cas de Moïse ou d'Etienne mourant, il peut arriver que le rayonnement intérieur, pénétrant, par l'intermédiaire de l'âme l'enveloppe matérielle, produise en elle comme un prélude de sa glorification future. C'est un phénomène de ce genre qui se produit en la personne de Jésus pendant qu'il prie. Luc en décrit l'effet de la manière la plus simple : « Son visage devint autre. » Comment Holtzmann peut-il prétendre « qu'il amplifie esthétiquement la vision ? » Cette forme n'est-elle pas plus simple que celle de Marc : « il fut métamorphosé en leur présence ; » ou que celle de Matthieu, qui à ces expressions de Marc ajoute celles-ci : « et son visage resplendit comme le soleil. » Mais quand on a fait de Luc le copiste de Marc et de Matthieu, il faut bien, contre l'évidence des faits, faire aussi de lui l'amplificateur. - Ce phénomène lumineux provenant du dedans pénètre tellement le corps de Jésus, qu'il devient perceptible à travers ses vêtements. Encore ici l'expression très simple de Luc : « son vêtement devint blanc, resplendissant, » contraste avec les descriptions plus emphatiques de Marc et de Matthieu.
La grandeur des miracles précédents avait prouvé que Jésus était alors parvenu au faîte de sa puissance vivifiante. Or, comme tout était en harmonie dans sa vie, ce moment devait être aussi celui où il atteignait l'apogée de son propre développement intérieur. Une fois arrivé là, quel était son avenir normal ? Il ne pouvait avancer ; il ne devait pas reculer. L'existence terrestre devenait donc dès ce moment un cadre trop étroit pour cette personnalité accomplie. Il ne restait que la mort ; mais la mort est l'issue du pécheur, ou, comme dit Paul, le salaire du péché (Rom.6.23). Pour l'homme sans péché, l'issue de la vie n'est pas le passage sombre du sépulcre ; c'est la voie royale de la transformation glorieuse. Le moment de cette glorification avait-il sonné pour Jésus ? La transfiguration était-elle le commencement du renouvellement céleste ? C'est la pensée de Lange ; elle rend cet événement en quelque sorte rationnel et normal[1]. Gess exprime en ces termes la même idée : « Ce fait indique que Jésus était mûr pour l'entrée immédiate dans l'existence éternelle. » Si Jésus lui-même n'eût volontairement arrêté la transformation qui commençait à s'opérer en lui, ce changement lut sans doute devenu son ascension.
2e phase. - Versets 30 à 33 : L'apparition de Moïse et d'Elie.
Notes
[1] Ce point de vue n'exclut pas tout progrès subséquent dans la vie de Jésus. Il est clair que, s'il continuait à vivre ici-bas, chaque expérience nouvelle devait lui apporter un profit spirituel.