Cette parole forme dans les trois synoptiques la conclusion de ce discours et la transition au récit de la transfiguration. Aussi quelques Pères, Chrysostome lui-même, ont-ils vu l'accomplissement de cette parole dans le fait de la transfiguration. Mais il est impossible d'appliquer à un fait aussi spécial et passager ces expressions : la venue du Fils de l'homme dans son règne (Matthieu) ou la venue du règne de Dieu (Luc et Marc) avec puissance (Marc). - Meyer pense que cette parole ne peut s'appliquer qu'à la Parousie, à laquelle se rapportait le verset précédent et que l'on se représentait prochaine. Mais Jésus aurait-il été lui-même sous l'empire de ce préjugé ? C'est ce que pense Weiss ; nous espérons réfuter cette opinion au ch. 21. Plusieurs, insistant sur la différence entre les expressions citées pensent que la notion de la Parousie qui est renfermée dans le texte de Matthieu a été supprimée par les deux autres, parce qu'ils écrivaient plus ou moins longtemps après la ruine de Jérusalem, événement que l'on n'identifiait plus avec celui de la Parousie. Mais cette identification se retrouve dans le discours Marc ch. 13, absolument comme dans Matthieu ch. 26. Si Marc avait corrigé Matthieu dans notre passage par la raison alléguée, comment ne l'aurait-il pas fait aussi au ch. 13 ? La forme de l'expression, chez Marc, ne résulte pas d'une correction intentionnelle, mais d'une différence dans la transmission orale de cette parole. Et si c'est le cas pour Marc, pourquoi pas aussi pour Luc ? Il faut remarquer chez les deux évangélistes une gradation bien marquée entre cette parole et la précédente ; chez Luc, par la particule δέ, et de plus : « Et de plus je vous déclare que cette récompense promise aux fidèles confesseurs, quelques-uns d'entre vous en jouiront déjà durant leur vie ; » et chez Marc, d'une manière plus frappante encore, par le brisement du discours et le commencement d'une nouvelle phrase : « Et il leur dit » (Marc.9.1). Cette gradation ou opposition écarte l'idée de la Parousie. On peut même douter qu'elle se trouve dans l'expression de Matthieu ; comp. Matth.26.64 : « Dès maintenant vous verrez le Fils de l'homme revenant sur les nuées du ciel. » Le terme dès maintenant ne permet pas ici de penser, du moins exclusivement, à la Parousie ; or cette parole a une grande analogie avec la nôtre. - On applique cette promesse à la ruine de Jérusalem ; ce n'est pas le sens naturel du mot le royaume de Dieu. D'autres pensent à l'établissement du règne de Dieu chez les païens, ou à la venue du Saint-Esprit à la Pentecôte. Mais pour autant qu'il s'agit de l'un de ces événements comme fait extérieur, le τινές, quelques-uns, ne se comprend plus dans cette application ; car la plus grande partie des auditeurs de Jésus ont été témoins de ces faits. Je pense avec Hofmann qu'il faut rapprocher ce passage de paroles telles que celles-ci : 17.20 : « Le royaume de Dieu est au-dedans de vous » (voir l'explication de ce passage), et Jean.3.3 : « Si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. » Jésus veut dire : « Et même il ne s'écoulera pas si longtemps jusqu'à ce que ceux qui auront donné leur vie l'aient retrouvée et aient commencé à jouir de la contemplation du royaume de Dieu. » Le mot voir est pris ici dans le plein sens qu'il a dans l'expression : « voir la mort, » Jean.8.51, où il est synonyme de « goûter la mort » (v. 52), et dans l'expression : « voir le royaume de Dieu » (3.3), où il est synonyme « d'entrer » dans ce royaume (v. 5). Voir la mort, dans ce sens, ce n'est pas voir mourir ; c'est mourir soi-même ; voir la vie, ce n'est pas voir des vivants ; c'est vivre soi-même ; voir le royaume, ce n'est pas voir, comme les Juifs, l'Eglise de la Pentecôte ; c'est y entrer soi-même. Les τινές, quelques-uns, sont donc les disciples et tous ceux qui, recevant le Saint-Esprit à la Pentecôte, contempleront intérieurement les choses magnifiques que Jésus appelle le règne de Dieu. Même pensée chez Marc. Pour comprendre l'expression employée par Matthieu, il faut, je pense, comparer Matth.10.23 : « Vous n'aurez pas achevé le tour des villes d'Israël que le Fils de l'homme sera venu dans son règne » (absolument la même expression que dans notre passage). Comme cette parole du ch. 10 se rapporte évidemment à la destruction du peuple juif, envisagée comme le premier acte du retour du Christ et du jugement du monde (comp. Matth.26.64), il est probable que, dans la pensée de Matthieu, c'est à ce même événement que s'appliquait la parole qui nous occupe. Il en est peut-être ainsi de Jean.21.22 : « Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne… » cette parole ne serait que l'application à Jean de la promesse faite ici à tous les τινές. - Si le ἀληθῶς se liait à λέγω (je vous dis en toute vérité), dans le sens du ἀμὴν λέγω des deux autres synoptiques, il serait sans doute placé avant le verbe (12.44 ; 21.3). Cet adverbe porte donc plutôt sur εἰσίν : « Il y en a certainement parmi vous. » - La leçon alex. αὐτοῦ, ici, doit être préférée à la leçon reçue ὧδε, tirée des autres synoptiques - L'expression (goûter la mort, usitée en araméen, est empruntée à l'image d'une coupe (Jean.8.52).
4. La Transfiguration (9.28-36)
Il n'est fait qu'une seule fois allusion à cet événement mystérieux dans tout le N. T. (2Pier.1.16 et suiv.). Ce fait prouve à lui seul que la transfiguration n'appartient qu'indirectement à l'œuvre du salut. D'autre part, si elle est réellement un fait historique, on doit pouvoir démontrer sa signification normale dans le cours de la vie de Jésus[1]. - D'après le tableau de la transfiguration tracé dans
nos trois synoptiques (Matth.17.1 et suiv. ; Marc.9.2 et suiv.), nous distinguons trois phases dans cette scène :
- La glorification personnelle de Jésus (v. 28 et 29) ;
- L'apparition des deux représentants de l'ancienne alliance (v. 30 à 33) ;
- La déclaration divine (v. 34 à 36).
1re phase. - Verset 28 et 29 : La glorification de Jésus.
Notes
[1] Personne ne nous paraît avoir saisi le sens réel et profond de la transfiguration aussi bien que Lange, dans son admirable livre, la Vie de Jésus, livre dont les défauts ont malheureusement été beaucoup coup plus remarqués que les rares beautés. En général, la théologie aurait pu, me paraît-il, apprendre de cet ouvrage beaucoup plus qu'elle ne l'a fait.