Littéralement : Il leur interdit en les gourmandant. Le motif de celle défense si sévèrement énoncée ressort de son contenu. Ils devaient se garder de le proclamer le Christ, à cause de la contradiction qui existait entre les glorieuses espérances qu'éveillait ce titre et la manière toute différente dont il devait, lui Jésus, réaliser cette charge. Pour bien comprendre cette interdiction menaçante, il suffit de se rappeler la tentative toute récente du peuple de le proclamer roi à la suite de la multiplication des pains, et les efforts que dut faire Jésus pour préserver ses disciples eux-mêmes de cette exaltation tout humaine qui pouvait compromettre si gravement son œuvre. Ce n'était qu'après que Jésus aurait été cloué à la croix, que la proclamation apostolique pourrait attacher sans danger à son nom le titre de Christ. « C'est ainsi, dit Riggenbach (Vie de Jésus, p. 318), que Jésus était obligé dans le même moment de se révéler et de se voiler, d'allumer le feu et de chercher à le couvrir. » - Δέ (v. 21) est adversatif : « Tu dis vrai, je suis le Christ ; mais… » - Il faut : en raison des prophéties et de la pensée divine dont elles sont l'expression.
Le Sanhédrin se composait de 71 membres appartenant à trois catégories : 1o les grands sacrificateurs, comprenant le grand sacrificateur en charge, ceux qui avaient occupé une fois cette charge et les membres appartenant aux quelques familles envisagées comme dignes de revêtir le pontificat ; 2o les Anciens, tirés des familles israélites qui pouvaient établir avec certitude par les tableaux généalogiques la pureté de leur origine israélite et dont les filles avaient le droit d'épouser des sacrificateurs ; 3o les scribes, proprement ceux qui étaient chargés de transcrire le texte de la loi, mais qui bientôt furent envisagés comme ayant seuls le savoir nécessaire pour l'expliquer, les experts ou juristes de profession[1]. Les trois synoptiques paraphrasent ici le nom de Sanhédrin en énumérant ces trois catégories officielles. Quel renversement du programme populaire qui était encore à bien des égards celui des disciples : le Christ rejeté par les hommes qui avaient l'autorité de la charge, de la position et de la science et de qui on attendait précisément la reconnaissance et la proclamation de ce personnage attendu ! Ἀποδοκιμασθῆναι indique un rejet motivé, avec appréciation préalable. - Mais cette contradiction accablante entre l'avenir prochain et les espérances des disciples est, comme le dit Klostermann, résolue par les derniers mots : « et il ressuscitera le troisième jour, » parole qui, sans offrir à la pensée des disciples un sens distinct, leur ouvrait cependant une perspective triomphante au terme du sinistre passage à traverser.
Strauss et Baur ont déclaré les détails de cette prophétie inauthentiques et ajoutés post eventum. Volkmar et Holsten vont plus loin ; ils refusent à Jésus toute connaissance de sa Passion avant les moments qui l'ont immédiatement précédée. Selon le second, il se serait rendu à Jérusalem encore tout plein d'espérance, confiant dans l'intervention de Dieu et dans l'épée de ses adhérents… La sainte Cène elle-même ne lui aurait été inspirée que par un pressentiment passager. L'affreuse déception aurait surpris Jésus au moment suprême. Keim, au contraire, reconnaît (II, 556) l'impossibilité de nier l'authenticité de la scène et de l'entretien de Césarée de Philippe ; Jésus ne peut pas ne pas avoir prévu assez longtemps avant la catastrophe sa mort violente. Et en effet cela résulte de paroles telles que celles relatives à l'Epoux qui doit être ôté et à la mort comme chemin de la vie (Luc.9.23-24) ; du message fait à Hérode et de l'apostrophe à Jérusalem qui tue les prophètes (13.32-34) ; de la réponse à la demande des fils de Zébédée (Matth.20.22), et des passages suivants : Luc.9.31 ; 12.50 ; Matth.20.28 ; Marc.10.45 ; Jean.2.19 ; 3.14 ; 6.53 ; 12.7,24 : autant de paroles caractéristiques et inimitables. - Quant aux détails de cette prophétie, n'avons-nous pas un certain nombre de faits qui ne permettent pas de douter du savoir surnaturel de Jésus (22.10,34 ; Jean.1.19 ; 4.18 ; 6.64, etc.) ?
Ce que les critiques contestent plus généralement aujourd'hui, c'est l'annonce de la résurrection. Mais si Jésus a prévu sa mort, il a dû prévoir également sa résurrection, aussi certainement qu'un prophète, croyant à la mission d'Israël, ne pouvait annoncer la captivité sans prédire aussi le retour. Comment Jésus aurait-il poursuivi son œuvre s'il n'avait attendu la victoire après la défaite extérieure dont il ne doutait point ? Il croyait à l'A. T. ; il comprenait de qui parlait Esaïe dans son ch. 53 ; or la résurrection était prédite dans ce tableau messianique aussi clairement que la Passion. Le détail des trois jours et des trois nuits (Matth.12.40) n'aurait pas été inventé après que le temps passé dans le tombeau n'avait réellement duré qu'un jour et deux nuits. - On objecte que, si Jésus avait prédit sa résurrection, cet événement n'aurait pas si extraordinairement surpris les apôtres. Il y a là un problème psychologique dont les disciples eux-mêmes ont eu peine à se rendre compte : comp. les remarques des évangélistes v. 45 ; 18.34 et parall., qui ne peuvent provenir que des apôtres. Peut-être n'avaient-ils pas pris à la lettre les expressions de mort et de résurrection dont Jésus s'était servi. Il a fallu les faits pour leur ouvrir les yeux. Jésus parlait si fréquemment par images que jusqu'à la fin sans doute ils prirent ces expressions dans le sens d'une séparation violente et momentanée, suivie d'une réunion prochaine et glorieuse (Jean.14.5). Même après la mort de Jésus ils ne songeaient point à une résurrection de son corps ; ils s'attendaient à sa réapparition comme roi céleste (voir à 23.42). Ils confondaient en quelque sorte la résurrection et la Parousie, comme le dit Weizsæcker : « L'attente de la venue céleste remplissait tellement leur esprit qu'aucune attente de résurrection n'était concevable à côté. »
Luc omet ici la parole d'approbation remarquable que Jésus accorda à Pierre à la suite de sa réponse, puis l'audacieuse opposition que celui se permit de faire à l'annonce de la Passion, et la réprimande sévère que Jésus lui adressa (comp. Matth.16.17-19). Si l'on voit dans cette omission de Luc une suppression volontaire, résultat de la malveillance envers l'apôtre Pierre ou envers les judéo-chrétiens en général (Keim), on oublie que Luc omet la réprimande qui suivit (v. 22-23) non moins que l'éloge. Et que dire alors de Marc qui rapporte in extenso le blâme et qui omet l'éloge ! C'est bien lui à qui l'on devrait imputer à ce compte-là un sentiment d'inimitié contre Pierre !
La foule qui se trouvait rassemblée dans le voisinage ne pouvait être initiée à la connaissance du Messie souffrant ; mais Jésus pouvait l'y associer indirectement, en lui décrivant les conséquences morales de ce fait pour ses vrais disciples. Décrire, comme Jésus le fait ici, le crucifiement moral de ses serviteurs, v. 23-27, c'était révéler au peuple la spiritualité de son royaume.
3o Versets 23 à 26. Les vrais disciples du Messie :
Notes
[1] Voir E. Stapfer, La Palestine au temps de J.-C, p. 99-100 et 290 et suiv. ; Schürer, Neutest. Zeitgesch., p. 410.