La question des disciples se rapportait uniquement au sens de la parabole précédente. Mais Jésus en profite pour leur donner une explication générale sur ce mode d'enseignement. Il en est de même dans Marc, qui ajoute seulement ces détails : « ceux qui l'accompagnaient avec les Douze, » et : « quand ils furent seuls avec lui. » Dans Matthieu, la question des disciples est tout à fait générale : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Cette forme de la question est moins naturelle. La réponse de Jésus est plus développée dans Matthieu, qui cite in extenso la prophétie d'Es.7, à laquelle Luc fait une simple allusion. Marc la fait entrer dans le discours de Jésus lui-même. Presque tous les interprètes trouvent une différence de sens entre la forme de Matthieu et celle de Marc et Luc. Ceux-ci feraient dire à Jésus qu'il parle en paraboles afin d'endurcir le peuple, tandis que Matthieu lui ferait dire, au contraire, qu'il emploie cette forme d'enseignement parce que le peuple inintelligent et charnel ne pourrait en comprendre une autre ; comp. le ἵνα, afin que, de Luc (v. 10) et de Marc.4.12 avec le ὅτι, parce que, de Matthieu.13.13 ; voir en particulier Bleek, Reuss, etc., qui concluent delà que Jésus ne s'est point exprimé comme le font parler Marc et Luc. Mais je doute que cette différence existe réellement. Car le sens du v. 13 de Matthieu est celui-ci : « Il n'est point donné au peuple de comprendre… (v. 11), vu qu'il est dans la nature des choses que le pauvre perde même le peu qu'il a (v. 12). C'est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu'ainsi tout en voyant ils ne voient pas ; et par là s'accomplit la prophétie d'Esaïe : Entendez de vos oreilles et ne comprenez pas… » (v. 14). On voit par ce contexte parfaitement clair que le parce que de Matthieu a le même sens que le afin que des deux autres. Jésus emploie l'enseignement en paraboles parce qu'Esaïe a prédit l'endurcissement des Juifs et que cette prophétie doit s'accomplir (Matthieu). Il emploie donc la parabole afin d'achever d'endurcir le peuple. C'est exactement ce que disent Marc et Luc.
Mais Bleek, Keim, Reuss, etc. déclarent que Jésus n'a pu dire une chose pareille. Sa pensée n'a pu être que celle-ci : Le peuple est trop insensible spirituellement pour comprendre la vérité présentée sous sa forme abstraite ; il faut donc, pour la lui rendre accessible, le revêtir d'une forme figurée, afin de « ne pas perdre tout à fait les traînards » comme s'exprime Reuss. Mais cette explication est évidemment contraire au sens de Marc et de Luc (on l'avoue), et aussi, comme nous venons de le voir, à celui de Matthieu qui ne diffère en rien de celui des deux autres. Et comment comprendre dans ce cas la conduite de Jésus ? Aux disciples qui ont l'intelligence plus ouverte et qui pourtant ne comprennent pas, il donne l'interprétation de la parabole, et au peuple qui a l'esprit obtus, au peuple en vue duquel il adopte cette forme d'enseignement, à ce peuple-là qui comprend encore moins que les disciples, il n'explique rien ! Quelle contradiction ! D'un autre côté, serait-il admissible que Jésus, comme paraissent, le dire les trois évangélistes, eût choisi ce mode d'enseignement afin de n'être pas compris du peuple et pour achever de l'endurcir ? Et à supposer que Jésus pût se proposer ce but, ce résultat n'aurait-il pas été obtenu plus sûrement encore en révélant clairement et simplement au peuple cette vérité dont il ne voulait pas ? Pour résoudre cette difficulté il faut avant tout se rappeler que Jésus ne parle pas ici des vérités religieuses en général, mais des mystères du royaume, c'est-à-dire de l'œuvre historique de la fondation, du développement et de la consommation du royaume de Dieu. Comp. Luc.8.10 ; Matth.13.11 ; Marc.4.11. Cette expression, choisie à dessein par Jésus, s'est conservée dans les trois récits. Ce sont les ἐπουράνια, les choses célestes, dont Jésus parlait à Nicodème, Jean.3.12, c'est-à-dire le plan divin du salut (μυστήριον, Marc), avec les divers éléments qu'il renferme (μυστήρια, Luc et Matthieu), ces faits, en partie futurs encore, que l'intelligence humaine n'eût pu découvrir et que Jésus vient réaliser ici-bas. Cette divine histoire, Jésus ne pouvait en instruire le peuple en termes propres ; ses disciples eux-mêmes, bien plus avancés, ne pouvaient y être initiés que graduellement. Et cependant la fin du travail de Jésus approchait. Le moment était venu où il devait préparer le triage inévitable entre les âmes réceptives qui devaient entrer dans l'œuvre nouvelle et concourir à cette fondation divine, et la masse demeurée jusque-là insensible qui courait non au salut, mais au jugement. Ce triage était le but de la parabole, but qui s'accordait avec tout l'état des choses à ce moment-là. Il s'opérait un partage dans le peuple. La parabole devait activer cette séparation entre les éléments sympathiques et les éléments hostiles. Les premiers, intéressés, stimulés par les tableaux paraboliques, venaient à Jésus s'enquérir de leur sens et se rangeaient par là au nombre des disciples (de Wette) ; les seconds, après avoir écouté, n'ayant aucun intérêt sérieux pour l'œuvre divine qui commençait, s'en allaient et oubliaient tout. Ainsi se recrutait et se resserrait la troupe des disciples, et se séparait d'eux insensiblement la masse impénitente. Ce résultat n'était, comme le dit Riggenbach, « ni la volonté première, ni la volonté dernière de Dieu. » C'était un décret intermédiaire, un châtiment. Quand le cœur ne s'est pas ouvert aux premières clartés de la vérité, les suivantes, au lieu de l'éclairer, l'éblouissent et l'aveuglent ; et ce résultat est voulu. C'est un jugement. Pharaon, refusant de se soumettre après les premières leçons reçues, est endurci par les suivantes ; car s'il ne veut pas se convertir, il doit servir du moins à la conversion des autres par l'éclat de son châtiment. Tel était l'état du peuple juif au temps d'Esaïe. Et cette même situation se répétait à l'époque de crise, dans le ministère de Jésus, à laquelle nous sommes parvenus. Israël, comme nation, repoussait de plus en plus la lumière qui brillait en Jésus. Voilà pourquoi cette lumière se couvrait du voile de la parabole qui, tout en dérobant l'œuvre divine qui s'accomplissait aux regards des indifférents et des impénitents, devenait de plus en plus transparent et brillant pour ceux qui avaient accueilli les précédentes révélations.
Ajoutons qu'il était, loisible à toute heure à chaque auditeur de Jésus de passer de la masse insensible ou hostile à la petite troupe des disciples. Sur tout ce passage comp. les admirables pages de B. Weiss, Das LebenJesu, II, p. 25-30.
Avec τοῖς λοιποῖς, les autres, il n'y a pas autre chose à sous-entendre que δέδοται γνῶναι. Il y a connaître et connaître. - Les termes de voir et entendre se rapportent au tableau parabolique que tous comprennent naturellement ; ceux de ne pas voir et ne pas entendre, à la pensée qui y est renfermée.
Versets 11-15. L'explication de la parabole :