Jésus ne reste pas inconscient de la vertu qui émane de lui. Il faut remarquer qu'il ne dit pas : « Qui m'a touché ? » Mais : « . Qui est celui qui m'a touché ? » comprenant bien, à ce qui s'est passé en lui, que cet attouchement a été un acte personnel accompli avec réflexion ; c'est au reste ce qu'implique le mot ἅπτεσθαι, proprement palper. - Si Jésus trouva bon de se livrer à cette espèce d'enquête, c'est que, comme le développe très bien Riggenbach (Leben Jesu, p. 442), il avait compris qu'à la foi du malade inconnu se joignait un alliage de superstition dont il fallait la purifier, et il devait pour cela connaître l'auteur du fait. A moins d'imputer à Jésus une sorte de feinte, il faut bien reconnaître qu'il ne le connaissait pas encore. - Pierre essaie de faire la leçon à Jésus ; mais il est faux de voir dans ce détail une invention malveillante de Luc, car il attribue la même faute à tous les disciples, d'accord en cela avec Marc. - Jésus ne s'arrête pas à cette interruption présomptueuse et continue simplement son investigation. Seulement, en réponse indirecte à l'observation de Pierre, il affirme la réalité de l'acte, sans appuyer cette fois sur la personne de l'auteur.
Autre différence plus grave entre Luc et Marc : celui-ci avait simplement mentionné l'impression que Jésus avait reçue du dégagement de force qui s'était produit en sa personne ; Luc place l'énoncé de ce fait dans la bouche de Jésus lui-même et à ce moment-ci seulement, ce qui écarte plus péremptoirement encore la critique de sa conduite que se permettaient les disciples. Après cela, d'après Marc, Jésus promène tout autour de lui son regard scrutateur, sûr de découvrir bientôt celui qu'il cherche. La leçon reçue, ἐξελθοῦσαν, désignerait le moment où l'émission de la force s'est accomplie ; elle est probablement tirée de Marc. La leçon ἐξεληλυθυῖαν considère la force au point de vue de son action après que l'émission a eu lieu. La seconde leçon convient, seule au contexte de Luc.
Verset 47. La femme préfère avouer tout plutôt que d'être découverte. Les mots : devant tout le peuple, font comprendre tout ce que lui coûte l'aveu public d'une telle infirmité. Luc et Marc disent : toute tremblante, expression que Marc fait précéder de celle d' « effrayée. » Elle craint d'avoir péché contre le Seigneur et d'être punie par le retrait de la guérison qu'elle a en quelque sorte dérobée. Les mots de Marc : « Sachant ce qui s'était fait en elle, » sont d'accord avec ceux de Luc : comment elle avait été guérie à l'instant, pour affirmer que la guérison était déjà un fait accompli.
Verset 48. Le θάρσει, prends courage est peut-être, chez Luc, importé de Matthieu. En disant : Ta foi t'a guérie, Jésus veut lui faire comprendre que ce n'est pas le contact de sa main qui, comme elle le croyait, a opéré la guérison ; c'est celui de sa foi. Jésus fait ainsi rentrer le miracle dans le domaine moral, et cela dans Luc et Marc aussi bien que dans Matthieu. - Σέσωκε : « t'a guérie » (8.26). - Le mot dès cette heure-là, dans Matthieu, se rapporte, d'après l'expression elle-même, non au moment particulier où Jésus prononça cette parole, mais à celui où se passa la scène tout entière. Chez Luc et, Marc, Jésus confirme simplement à la femme la guérison obtenue, en lui donnant l'assurance qu'elle ne lui sera pas retirée, comme elle le craignait (v. 47). Voir à 4.40.
On voit qu'en réalité il n'y a pas de différence de fond entre les trois récits ; ceux de Luc et de Marc sont seulement plus détaillés et plus complets. Et c'est aussi pourquoi ce sont eux qui soulèvent la difficulté principale qui s'attache à ce miracle et qui provient de cette parole de Jésus dans Luc : « J'ai connu qu'une vertu est sortie de moi, » et des termes équivalents de la narration de Marc. On pourrait admettre que, par un effet de la communion constante de Jésus avec Dieu et sous l'action puissante du souffle de l'Esprit, le corps de Jésus était dans une situation particulière (que l'on pense à la marche sur les eaux, à la transfiguration et à la résurrection !) et qu'il possédait ainsi des vertus supérieures aux qualités de nos corps actuels. Mais cette explication ne conviendrait, absolument pas à certains miracles tels que les guérisons opérées à distance (Jean.4.46-53 ; Luc.7.2-10 ; Matth.15.22-28), ni à la résurrection de morts tels que le fils de la veuve de Naïn avec lequel Jésus n'entre en contact que par l'intermédiaire du bois de la bière, ou Lazare qu'il ne touche ni directement, ni indirectement. Jésus lui-même donne une tout autre explication de ce dernier miracle (Jean11.41-42). Je pense donc qu'au moment où l'appel fut adressé à Jésus par l'attouchement de son vêtement de la part, de la malade, la volonté générale et constante d'aider et de soulager qui l'animait au milieu de ses frères, reçut subitement par un avertissement divin une direction spéciale et particulièrement efficace, direction dont il eut la conscience distincte, mais dont l'objet lui resta inconnu jusqu'à ce que ce secret lui fut dévoilé.
En tout cas nous touchons ici au mystère qui se retrouve partout où il s'agit des relations entre l'esprit et le corps. - Remarquons que dans chaque miracle de Jésus il y a en quelque sorte deux pôles : la réceptivité du malade et l'activité du Sauveur. Au maximum d'action de l'un correspond d'ordinaire le minimum d'action de l'autre. A Béthesda (Jean.5), où Jésus doit réveiller chez l'impotent jusqu'à la volonté de la guérison, et dans les résurrections de mort, la réceptivité humaine est au minimum et l'activité de Jésus s'élève au plus haut degré d'initiative. Dans le cas présent, c'est l'inverse. Jésus est comme passif et l'initiative de la femme lui arrache en quelque sorte la guérison. Entre ces deux extrêmes s'échelonne la foule des cas ordinaires. - Eusèbe (Hist. eccl. VII, 18, éd. Læmmer) raconte que cette femme était une païenne de Panéas. On montrait encore de son temps sa maison qu'il déclare avoir visitée lui-même. Devant la porte étaient deux statues en airain représentant, l'une, une femme à genoux, les mains tendues en avant, comme celles d'une suppliante ; l'autre, un homme debout avec le manteau rejeté pardessus l'épaule et tendant la main à la femme. La seconde reproduisait, disait-on, les traits de Jésus : On rapporte, ajoute Eusèbe, qu'à ses pieds croît sur le même piédestal une plante inconnue qui guérit Je toutes les maladies.
Versets 49 à 56 : L'exaucement.