Les trois leçons, relatives au nom des habitants, se retrouvent aussi chez les deux autres synoptiques, quoique avec une répartition un peu différente des autorités[1]. Epiphane mentionne déjà les formes suivantes : Γεργεσηνῶν chez Marc et Luc (mais il est probable que, quant à Luc, il faut lire chez ce Père Γερασηνῶν) ; Γαδαρηνῶν chez Matthieu (Γεργεσαίων, dans quelques manuscrits). D'un passage d'Origène (ad Joh. T. VI, c. 24) il paraît résulter que la leçon la plus répandue de son temps était Γερασηνῶν, que la leçon Γαδαρηνῶν ne se lisait que dans un petit nombre de manuscrits, et que Γεργεσηνῶν n'est qu'une conjecture de sa part. Il expose que Guérasa est une ville d'Arabie, près de laquelle ne se trouve ni mer ni lac ; que Gadara, ville de Judée, connue par ses bains chauds, n'a dans son voisinage ni bassin d'eau aux côtes abruptes, ni mer ; tandis que, près du lac de Tibériade, on voit les restes de la ville de Guerguésa, près de laquelle se trouve un précipice descendant dans la mer, et où l'on montre encore l'endroit où se jeta le troupeau de porcs. Nos Mjj. se répartissent aussi de la façon la plus capricieuse. Tischendorf lit Γαδαρηνῶν dans Matthieu, Γερασηνῶν dans Marc, Γεργεσηνῶν dans Luc. Bleek pense que l'évangile primitif, sur lequel reposent, selon lui, nos trois synoptiques, lisait Γερασηνῶν, mais qu'en raison de l'invraisemblance de cette leçon, elle fut changée par certains copistes en Γαδαρηνῶν, par Origène en Γεργεσηνῶν. Guérasa étant située à vingt lieues au S.-E. du lac, en Arabie, la leçon Guéraséniens paraît devoir être exclue. Car la banlieue de cette ville ne pouvait s'étendre jusqu'à la mer. La ville de Gadara, aujourd'hui Om-Keis, dont il reste de fort belles ruines, n'était qu'à deux lieues et demie du bord de la mer, dans la direction S.-E. Elle était bien connue à cause de ses bains. Aussi Josèphe l'appelle-t-il la métropole de la Pérée. Sa banlieue pouvait bien s'étendre jusqu'à la mer. Mais sa célébrité même ne permet guères de penser que son nom ait été remplacé par un autre ; on doit plutôt supposer que c'est son nom que l'on a substitué à tel autre moins connu. Quant au nom de Guerguéséniens, il a en sa faveur le témoignage d'Origène qui prétend avoir vu dans cette localité les ruines d'une ville de Guerguésa, témoignage confirmé par Eusèbe et Jérôme, ainsi que par les récits de plusieurs voyageurs modernes. Porter[2], Thomson[3], Mac-Gregor[4] ont trouvé sur le bord oriental du lac, un peu au sud de l'embouchure du Wadi Sémach, le pourtour encore reconnaissable des murailles d'une ville (Thompson, p. 375). Ces ruines portent le nom de Khersa ou Guersa. Il est probable que c'est ce nom qu'Origène a confondu avec celui de l'ancienne peuplade cananéenne des Guirgasiens ou Guerguéséniens dont il est parlé Gen.10.16 ; Jos.3.10, etc. Si le vrai nom était Guersa, on comprend aisément qu'il ait été adouci par l'intercalation d'une voyelle entre l'r et l's et soit devenu Guérasa - soit parce qu'on l'a confondu avec celui de la ville de Guérasa ou simplement par euphonie. Guéraséniens, proprement Guerséniens ou Kherséniens, serait donc dans les trois évangiles la leçon primitive[5] ; elle expliquerait le plus facilement les deux autres.
Sur les démoniaques, voir à 4.33. - Le v. 27 présente un tableau du démoniaque qui ne contient que ce qui s'offrait immédiatement aux regards d'un témoin. Puis la description est interrompue ; elle est complétée, v. 29, à l'occasion de l'ordre de Jésus, qui, pour être compris, exigeait un exposé plus détaillé de l'état du malade. Cette interruption n'a point lieu chez Marc ; elle démontre l'indépendance respective des récits. Chez Matthieu manquent complètement tous ces détails. Mais la différence la plus étonnante, c'est qu'il parle de deux démoniaques et non pas d'un seul. Ebrard et Holtzmann pensent que l'évangéliste, ayant omis la guérison du démoniaque dans la synagogue de Capernaüm, a voulu réparer cette omission en en mettant deux à Gadara. Ce serait tout à la fois trop et trop peu de conscience ! Il eût mieux valu condamner à l'oubli ce possédé que de le transporter ainsi d'une rive à l'autre. Et d'ailleurs, comme l'observe Weiss, Matthieu fait ressortir tant d'autres guérisons de possédés qu'il mentionne en masse (4.24 ; 8.16) ! Weiss lui-même pense que c'est le v. 12 de Marc où le possédé dit : » Envoie-nous, » qui a donné lieu au malentendu de Matthieu. Il faudrait dans ce cas que le rédacteur du premier évangile eût lu bien étourdiment l'écrit de son devancier. Il vaut mieux admettre que deux malades vivaient réellement ensemble en cet endroit, mais que la guérison seule de l'un des deux a présenté les caractères remarquables retracés ici, l'autre n'ayant joué qu'un rôle effacé dans toute la scène. Le pluriel δαιμόνια (des démons) est expliqué plus tard (v. 30) par le malade lui-même ; il exprime sans doute la gravité et la multiplicité des symptômes (mélancolie, manie, violence), occasionnés par une nombreuse série de rechutes (voir à 8.3 et 11.24-26). Le refus de vêtements et de domicile se lie à l'éloignement pour la vie sociale qui caractérise de tels états. D'après la leçon alex., les mots : « depuis longtemps, » seraient précédés de καί, et, de sorte qu'ils appartiendraient à la proposition suivante. Mais cette indication de durée ne peut se rapporter à une circonstance aussi secondaire que le rejet des vêtements. - L'impureté lévitique des tombeaux était pour cet homme une garantie de solitude. Les sépulcres se trouvaient dans les cavernes des rochers qui bordent le lac. Il y a tout près des ruines de Khersa une montagne assez élevée qui, dit Thompson, est toute percée de grottes funéraires.
Notes
[1] Dans Matthieu, en faveur de γαδαρηνων : ℵ B C M Δ ; de γερασηνων : It. Vg. ; de γεργεσηνων : E et 7 Mjj. - A a une lacune.
Chez Marc, en faveur de γαδαρηνων : A et 10 Mjj. ; de γερασηνων : ℵ B D It. ; de γεργεσηνων : L U Δ.
[2] Syria and Palestine.
[3] The Land and the Book.
[4] Rob-Roy on the Jordan.
[5] Comp. Heer, dans le Kirchenfreund de Bâle, 13 mai 1870. Morison, dans le Comment, sur Marc, à V, 1 : « Le Guerguésa d'Origène est juste le Guérasa de l'évangéliste et le Kersa des modernes. »