Nous avons déjà vu que les mots : Et le Seigneur dit, sont une interpolation. - Il ne s'agit plus maintenant du ministère de Jean seulement. Jésus apprécie la conduite de la génération contemporaine à l'égard des deux grands messages divins, si intimement liés, qui lui sont adressés à cette époque même. La double question du v. 31 a quelque chose de poignant. Jésus cherche à quoi il peut comparer une conduite aussi absurde que celle dont il est le témoin. Première question : « Quel point de comparaison trouverai-je ? » Seconde question : « Y en a-t-il réellement un ? » Enfin son esprit s'arrête sur une image qui répond à sa pensée. Il se rappelle un jeu auquel se livraient les enfants de son temps et auquel il avait peut-être lui-même pris part le soir, sur la place de Nazareth, dans son jeune âge. Ce jeu avait quelque analogie avec celui que nous désignons du nom de charade. Les joueurs se divisent en deux groupes, dont chacun alternativement doit commencer la représentation d'une scène de la vie ordinaire, et l'autre, entrant activement dans la scène commencée, doit se joindre aux premiers acteurs pour en achever l'exécution. Il ne s'agit donc pas seulement, comme chez nous, de deviner le mot ; mais, conformément au caractère plus dramatique du génie oriental, de passer de l'état de spectateur à celui d'acteur et de consommer l'acte inauguré par les joueurs qui ont imaginé la scène. Dans ce cas-ci, deux tentatives ont lieu alternativement, chacune de la part d'une des deux troupes (προσφωνοῦσιν ἀλλήλοις, se criant mutuellement, v. 32) ; mais avec un égal insuccès. A chaque fois les acteurs chargés de donner l'impulsion échouent contre l'humeur maussade de leurs camarades qui devraient entrer dans la scène, mais qui s'y refusent. La première troupe arrive jouant un air de danse : les autres, au lieu de se lever et de figurer un bal, demeurent nonchalamment assis. A leur tour, ces derniers donnent le signal d'une scène de deuil : les autres, au lieu de se former en cortège funèbre, se renferment dans une attitude boudeuse. Et ainsi le jeu échoue, et tous s'ennuient et chaque troupe accuse l'autre de ce résultat en lui disant : « Nous avons…, mais vous n'avez pas… » L'application naturelle est celle-ci : Les joueurs qui, dans chaque cas, donnent le signal de l'action représentent les deux envoyés divins, Jean et Jésus, avec leurs disciples ; Jean avec ses appels à la repentance et son entourage de pénitents, Jésus avec ses promesses de grâce et son cortège d'heureux croyants. Mais, si différente, opposée même que soit la conduite de ces agents divins, tellement qu'il semble que tout homme qui résiste à l'un doit subir l'action de l'autre, l'insensibilité morale et l'esprit de résistance sont tels en Israël qu'ils en paralysent l'effet. C'est là le sens admis par Néander et beaucoup d'autres ; il est combattu par la plupart des modernes en raison des premiers mots du v. 32 : « Cette génération est semblable à des enfants… » L'expression, en effet, a quelque chose d'incorrect, mais comme cela arrive dans d'autres préambules semblables, par ex. Matth.13.24. L'idée est : « Ce qui se passe au sein de cette génération, entre elle et Dieu, est semblable à ce qui se passe entre des enfants quand le mauvais vouloir des uns fait échouer les efforts bien intentionnés des autres. « On pourrait aussi se représenter les deux paroles : « Nous avons joué…, nous avons chanté, » adressées aux mêmes enfants maussades auprès desquels les autres font successivement les deux tentatives opposées. C'est probablement le sens dans Matthieu. Mais le ἀλλήλοις, les uns aux autres, ne permet dans Luc que le premier sens.
De Wette, Meyer, Bleek, Keil, appliquent au contraire l'image des enfants qui se plaignent de l'immobilité des autres, au peuple qui se plaint de la résistance opiniâtre de Jean et de Jésus à ses volontés capricieuses et contradictoires ; les enfants qui refusent d'obtempérer seraient donc les deux envoyés de Dieu qui persistent chacun dans sa manière de faire, malgré les plaintes du peuple. Mais je ne connais pas de passage où le peuple soit représenté comme voulant imposer ses volontés, tantôt dans un sens, tantôt dans le sens contraire, aux deux envoyés divins. La parabole me paraît faire tomber le blâme sur les spectateurs mécontents et boudeurs, et non sur leurs compagnons qui cherchent à les entraîner à une scène de jeu gaie ou triste. Enfin je ne vois pas bien comment on peut expliquer dans ce sens le ἀλλήλοις (qui se disent les uns aux autres) de Luc.
Le premier sens me paraît beaucoup plus simple. D'abord Dieu a tenté d'imprimer au peuple par le ministère de Jean un mouvement de sainte douleur ; par celui de Jésus, il a cherché ensuite à les entraîner à un élan de confiance et de sainte joie. A chaque fois, le peuple a refusé de correspondre à l'impulsion d'en-haut, et les envoyés divins ont dû dire : « Nous avons voulu…, mais vous n'avez pas voulu ; » comp. 13.34 ; Jean.5.40.
Verset 33. La vie austère de Jean a trouvé des critiques en Israël chez les hommes qui veulent jouir de la vie. - On attribuait à une action diabolique la folie mélancolique.
Verset 34. Jésus fait allusion à toutes les accusations élevées précédemment contre lui, à l'occasion de la vocation du péager Matthieu, de son repas chez lui, de sa réponse quant au jeune, etc.
Verset 35. Cependant, malgré cette résistance générale, la sagesse divine a trouvé des cœurs qui se sont ouverts à ses sollicitations diverses et qui, par leur docilité, ont justifié ces deux méthodes, en apparence contradictoires, adoptées par elle. Ce sont ceux que Jésus appelle les enfants de la sagesse, d'après une expression usitée dans le livre des Proverbes. Καί : « Et pourtant. » La préposition ἀπό, de, indique que la justification de la méthode divine est tirée de ces hommes mêmes, c'est-à-dire de leur repentance à l'ouïe des reproches et des menaces de Jean, et de leur foi joyeuse aux promesses de Jésus. Πάντων, tous : il n'en reste pas un en arrière, de ces enfants de la sagesse… ; tous forcent l'entrée du royaume. - Le terme de sagesse rappelle celui de décret (v. 30) ; l'expression : a été justifiée, celle de ont justifié (v. 29). Cette relation ne permet pas de donner au v. 35 le sens qui a été proposé : La sagesse divine a été justifiée des accusations (ἀπό) portées contre elle par ses propres enfants, les Juifs. Ce sens est encore exclu par le mot tous, qui renfermerait une exagération inadmissible (v. 29)[1]. - Au lieu de τέκνων, enfants, ℵ lit ἔργων, œuvres : « La sagesse a tiré sa justification des œuvres admirables qu'elle a produites chez ceux qui s'y sont soumis docilement. » Mais l'épithète πάντων, toutes, ne convient pas à ce sens. La leçon ἔργων est tirée du texte de Matthieu, dans certains documents (ℵ B Syr. Cop.). Elle serait plutôt admissible dans cet évangile, où le mot πάντων est omis. Mais là-même elle est improbable.
Ce discours est un de ceux qui montrent le mieux ce qu'était Jésus comme orateur populaire. L'intelligence est mise en jeu, la curiosité stimulée par la forme interrogative (v. 24-26 et 31), l'imagination frappée par des images vives et pleines de charme (v. 24, 25 et 32) ; l'application enfin est saisissante pour la conscience : Jean a échoué par son austérité ; j'échouerai par ma douceur ; vous ne voulez de Dieu ni sous une forme, ni sous une autre. Cependant il en est dont la conduite, en vous condamnant, justifie Dieu.
5. La pécheresse reconnaissante. (7.36-50)
Le récit suivant semble être placé ici comme un échantillon de la justification de la sagesse par ses enfants (v. 35) ; il illustre en particulier le dernier mot : tous.
Versets 36 à 38. Le scandale :
Notes
[1] Holtzmann, d'après Hitzig, envisage le mot πάντων, tous, comme ajouté par Luc, qui appliquerait comme nous, mais à tort, le terme d'enfants de la sagesse aux croyants. Quelle admirable sagacité que celle de nos critiques ! Ils en savent plus que les évangélistes sur le sens des paroles du Maître ; bien plus ils en connaissent mieux la teneur exacte ! Le sens de Holtzmann exigerait plutôt ὑπό.