Ces versets sont la transition du témoignage que Jésus vient de rendre à Jean, à l'application qu'il en veut faire aux assistants. Il constate ce double résultat du ministère de Jean : un mouvement primitif favorable, chez les classes inférieures du peuple, v. 29 ; mais une résistance déclarée chez les chefs, dont l'attitude finit par décider de celle de la nation, v. 30. Plusieurs interprètes (Knapp, Néander, Stier, Bleek) ont été conduits par la forme historique de ces versets à y voir une réflexion de l'évangéliste intercalée dans le discours de Jésus. Mais cette remarque historique placée au milieu d'un discours serait sans exemple. C'est une interprétation semblable qui a sans doute motivé la remarque, certainement inauthentique : Et le Seigneur dit, au commencement du v. 31. Si Jean était encore en liberté, on pourrait, à la rigueur, supposer que ces mots : ayant entendu, servent à motiver un fait qui se serait passé en ce moment, même, la résolution qu'auraient prise les auditeurs d'aller de ce pas se faire baptiser par Jean. Mais Jean ne baptisait plus (3.19.20 ; Matth.11.2). Ces mots sont donc la continuation du discours. Jésus veut dire : Cette grandeur de Jean (28b n'est qu'une parenthèse), le peuple l'a bien comprise ; il a momentanément rendu hommage à sa mission. L'objet sous-entendu de : ayant entendu, est Jean-Baptiste et sa prédication. Justifier Dieu, c'est reconnaître et proclamer de parole et de fait l'excellence de ses voies pour le salut des hommes. En se repentant ils ont témoigné de la justesse de l'appel à la repentance adressé par Jean v. 30. Le mais (δέ) annonce un autre fait dont les effets ont paralysé ceux de la conduite initiale du peuple. L'expression : ils ont annulé pour eux-mêmes le décret divin, implique cette vérité que, lors même que l'homme ne peut faire échouer le plan de Dieu pour le monde, il peut le rendre vain pour lui-même. Μὴ βαπτισθέντες : en ne se faisant pas baptiser. - Sur cette conduite des chefs, voir à 3.7. Le reproche indirect adressé par Jésus au pharisien Nicodème (Jean.3.5) d'avoir négligé le baptême d'eau, coïncide d'une manière remarquable avec cette parole dans Luc. La parole de Jésus Jean.5.35 : « Vous avez voulu un moment vous réjouir à sa lumière, » montre combien la froideur des chefs avait promptement abattu l'enthousiasme du peuple pour le précurseur.
Au lieu de ces deux versets, nous trouvons Matthieu.11.12-15 un passage propre à faire sentir au peuple l'importance décisive du moment actuel. Les principales pensées sont les suivantes : « L'apparition de Jean a terminé l'économie légale et prophétique ; immédiatement après lui (ἄρτι), on peut pénétrer dans le royaume messianique. Il faut savoir user pour cela d'une sainte violence (v. 12-13). Jean était donc bien l'Elie attendu : heureux celui qui le comprend (v. 14-15) ! » Ces deux derniers versets se trouvent répétés par Matthieu lui-même Matt.17.12, où ils sont plus naturellement amenés ; il est donc probable que le rédacteur les a placés ici par association d'idées. Quant aux v. 12 et 13, ils sont placés par Luc dans un contexte tout différent et assez obscur, 16.16. D'après Holtzmann, ce serait Matthieu qui reproduirait ici fidèlement la source commune, les Logia, tandis que Luc, ne trouvant pas la liaison satisfaisante, aurait substitué à ce passage des Logia une autre parole tirée du Proto-Marc et reproduite par Matthieu.21.31-32. Cependant, comme il ne voulait pas perdre la parole omise ici, il lui aurait donné une autre place dans un contexte, il est vrai, assez incompréhensible, mais en renversant l'ordre des deux versets, afin de tâcher de rendre la liaison plus intelligible. Et là-dessus Holtzmann de triompher et de s'écrier : « Toutes les difficultés sont résolues… Cet exemple est très instructif pour montrer de quelle manière de telles difficultés doivent être traitées » (p. 143-145). Ce que tout cela prouve à nos yeux, c'est le labyrinthe d'invraisemblances où l'on se perd en essayant d'expliquer l'origine des syn. par de semblables manipulations. Luc enlèverait le passage Matthieu, v. 12-15, de son contexte, parce que la liaison ne lui paraît pas satisfaisante, et il replacerait ce même passage dans son propre évangile, 16.16, dans un contexte où la liaison est plus inintelligible encore ! - On pourrait supposer que le discours de Matthieu avait été composé primitivement pour faire partie du recueil des Logia dans lequel il était intitulé : Sur Jean-Baptiste. En tout cas, le rédacteur a réuni diverses paroles à lui connues que Jésus avait, prononcées en différents temps sur ce sujet. Luc suit sa source propre, qui reproduit plus simplement la tradition orale, et dont l'exactitude se vérifie à chaque nouvelle épreuve. Gess essaie, il est vrai, de prouver la supériorité du texte de Matthieu. Les violents (Matth.11.12) seraient les envoyés de Jean-Baptiste, désignés ainsi à cause de la brusquerie avec laquelle ils avaient posé à Jésus leur question devant tout le peuple. Et Jésus déclarerait ce zèle louable, en comparaison de l'indifférence dont le peuple fait preuve (v. 31-35). Mais 1o comment Jésus pourrait-il dire des disciples de Jean qu'ils forcent l'entrée du royaume, tandis que nous les voyons constamment en relation hostile avec Jésus (Matth.9.14 ; Jean.3.26) ? 2o Il n'y aurait aucune proportion entre la gravité de cette parole ainsi comprise et celle des déclarations qui précèdent et suivent sur la fin de l'ère prophétique et l'ouverture de l'ère messianique.
Versets 31 à 35 : Appréciation de la conduite du peuple.