Matthieu ne parle pas de miracles opérés en présence des messagers ; et la critique a soupçonné Luc d'avoir inventé lui-même la scène du v. 21. Cette conclusion est logique, dès que l'on admet qu'il travaille sur Matthieu ou sur le même document, que Matthieu. Mais de quel droit accuse-t-on de la sorte un historien dont le récit trahit à chaque pas l'exactitude de ses renseignements et l'excellence de ses sources ? Ne voyons-nous pas sans cesse Matthieu resserrer le cadre historique, pour s'attacher uniquement aux paroles de Jésus ? Les mots : « Ce que vous entendez et voyez, » se trouvent aussi dans Matthieu et supposent que quelque chose s'est passé en présence des envoyés. - La force démonstrative de la réponse de Jésus ressort d'abord des miracles mêmes, mais surtout de la relation entre ces faits et le signalement du Messie, tel que l'avait tracé l'A. T. (Es.35.4-6 ; 61.1 et suiv.). Jésus ne mentionne pas les guérisons de démoniaques, peut-être parce qu'il n'en était pas parlé dans l'A. T. Keim, Reuss, en partie aussi Néander, prennent les expressions du v. 22 au sens figuré ; seulement Keim reconnaît que les évangélistes les ont comprises dans le sens littéral. Reuss s'appuie surtout sur les derniers mots : « Les pauvres sont évangélisés. » Mais les termes : « Ce que vous voyez et entendez, » ne peuvent s'appliquer qu'à des guérisons et résurrections corporelles ; car les fruits spirituels du ministère de Jésus ne sont pas des faits qui tombent sous les sens. La prédication de l'Evangile aux pauvres est aussi un fait extérieur et sensible aussi bien que tous les miracles mentionnés. - Ce trait est placé à la fin, parce que c'est le trait caractéristique de l'œuvre messianique, telle que l'accomplit Jésus, en opposition à l'idée que s'en faisait Jean. Jésus rappelle expressément par là la prophétie Es.61.1, où ce trait était spécialement relevé dans le tableau de l'œuvre messianique. L'avertissement du v. 23 : « Heureux celui qui ne se scandalise pas en moi, qui ne méconnaît pas dans la marche humble, lente et miséricordieuse de mon œuvre, les vrais caractères du Christ promis, » rappelle à Jean, à ses disciples et au peuple présent à cette scène une autre parole d'Esaïe (Es.8.14) : « Il sera pour eux une pierre d'achoppement ; et plusieurs d'entre eux trébucheront et tomberont. » Σκανδαλίζεσθαι : se heurter de manière à trébucher. A quelle hauteur Jésus ne plane-t-il pas, encore ici, au-dessus du plus grand représentant du passé ! Mais, en même temps, quelle sincérité chez les écrivains sacrés, qui ne craignent pas de mettre au grand jour les infirmités de l'un de leurs plus illustres héros !
B. - Versets 24 à 35 : Le discours de Jésus.
Jésus avait une dette à payer. Jean lui avait rendu un éclatant témoignage ; il profite de cette circonstance pour rendre à son tour à son précurseur un hommage public. Il devait d'autant moins laisser passer cette occasion de le faire, qu'il existait une solidarité étroite entre la mission de Jean et la sienne. Ce discours de Jésus sur Jean est comme l'oraison funèbre de ce dernier ; car il a succombé tôt après. Jésus commence par signaler le rôle éminent de Jean dans le règne de Dieu, malgré son infériorité à l'égard des membres de l'ère nouvelle (v. 24-28) ; puis il caractérise la conduite du peuple en face des deux grands appels divins, qui lui sont adressés en ce temps-ci, le ministère de Jean et le sien (v. 29-35). Même marche générale dans Matthieu ch. 11 : 1o Matt.11.7-11 ; 2o Matt.11.12-19. En montrant au peuple l'importance du ministère de Jean, l'intention de Jésus est de lui faire sentir la puérilité de sa conduite en face d'une telle apparition et de celle plus grande encore qu'elle préparait et qui l'a réellement suivie de près.
1o Versets 24 à 28. Le rôle de Jean dans le règne de Dieu :