Sur ce sentiment de crainte, voir à 5.8. - Un grand prophète : un plus grand que Jean-Baptiste lui-même, un prophète de premier ordre, comme Elie, Moïse. D'autres expriment la même pensée plus énergiquement encore : Dieu a visité… ; cette parole fait entendre plus qu'elle n'exprime : une heure décisive a sonné pour Israël. - L'expression : cette parole, se rapporte certainement aux deux exclamations précédentes (v. 16) : « Cette manière de penser et de parler se répandit sur le compte de Jésus. » C'est un progrès que Luc signale dans le développement de son œuvre. Pour expliquer le : dans la Judée, Keim (I, p. 72) dit : Luc fait tout simplement de Naïn une ville de Judée. Mais le terme ἐξῆλθεν, littéralement : sortit, signifie précisément le contraire ; il indique que ces discours, après avoir rempli la Galilée (ce premier domaine, qui s'entendait de soi-même), dépassèrent cette fois cette enceinte naturelle, et retentirent au loin jusque dans la contrée de la Judée, où ils remplirent toutes les bouches. Il n'est donc pas nécessaire de donner ici, avec Meyer et Bleek, au mot Judée le sens inusité de : la Terre-Sainte en général, La raison pour laquelle ce détail est ajouté, n'est nullement celle qu'a soupçonnée Köstlin, l'origine judéenne de ce récit. Ces mots sont destinés à former la transition au morceau suivant. Jean était en prison au midi de la Terre-Sainte, dans le voisinage de la Judée (en Pérée, dans le château de Machéronte, d'après Josèphe). Le bruit des œuvres de Jésus n'a donc pu arriver jusqu'à lui dans sa prison, qu'en passant par la Judée. Les mots : et dans toute la contrée d'alentour, se rapportent avant tout à la Pérée et ne peuvent laisser de doute sur l'intention de cette remarque de Luc. Elle est l'introduction du récit suivant.
Une difficulté propre à ce miracle est l'absence de toute réceptivité morale chez celui qui en est l'objet. Lazare était croyant ; chez la fille de Jaïrus, la foi personnelle était jusqu'à un certain point remplacée par celle des parents. Mais ici. rien de semblable. Le seul élément réceptif que l'on puisse supposer, c'est le désir ardent de la vie avec lequel ce jeune homme, fils unique d'une mère veuve, avait sans doute rendu le dernier soupir. Mais en réalité cela suffit. Car il résulte de là que Jésus n'a pas arbitrairement disposé de lui. Et quant à la foi, bien des faits prouvent qu'elle ne doit être envisagée comme facteur dynamique dans aucun miracle, mais qu'elle est une simple condition morale en vue du but spirituel que Jésus se propose en opérant le prodige.
Keim, sentant l'impuissance de toute explication psychologique en face d'un pareil miracle, a recours cette fois à l'interprétation mythique de Strauss (dans la 1re Vie de Jésus). Nous aurions ici une imitation des résurrections de morts dans l'Ancien Testament, de celle, en particulier, qu'Elisée opéra à Sunem, qui n'est qu'à une petite lieue de Naïn. - Ces changements continuels d'expédients pour se défaire des miracles ne sont pas propres à recommander la critique rationaliste. Et comment ne pas se rappeler ici ce que Baur a fait valoir avec tant de force contre Strauss au sujet de la résurrection de Lazare : c'est qu'un mythe, création de la conscience chrétienne, eût été plus généralement répandu, et ne se trouverait pas dans l'un seulement de nos évangiles. Invention de l'auteur (imposture par conséquent) ou histoire, voilà la seule alternative.
De l'omission de ce miracle chez Marc et Matthieu, les partisans de l'opinion qui fait du Proto-Marc la source commune des synoptiques, concluent que ce récit manquait dans le document primitif, et que Luc l'a ajouté au moyen de ses sources particulières. Mais si ce n'était qu'une intercalation due à Luc, son récit devrait immédiatement après coïncider de nouveau avec ceux de Marc et de Matthieu. Or il n'en est rien. Matthieu, après la guérison du serviteur du centurion, raconte celle de la belle-mère de Pierre, et une foule de traits qui n'ont rien de commun avec ceux qui suivent chez Luc. Marc, qui a déjà omis le fait précédent, quoiqu'il dût se trouver dans le Proto-Marc, selon cette hypothèse, - car c'est là que Matthieu doit l'avoir puisé, - ne retombe point, après cette lacune, dans la série des faits rapportés par Luc. Après le jour du sermon sur la montagne, il place une série de traits qui sont sans rapport avec ceux qui suivent chez Luc. Et l'on se vante d'avoir amené jusqu'à l'évidence la dépendance des trois synoptiques par rapport au Marc primitif !
4. La députation de Jean-Baptiste. (7.18-35)
Ce fait n'est raconté que par Luc et Matthieu (ch. 6) ; seulement ils le placent différemment : Matthieu, en tête d'une collection de paroles prononcées par Jésus sur différents sujets (ch. 11 et 12). Tous deux motivent le fait qui va être raconté, de la même manière. Le bruit des œuvres de Jésus est parvenu jusqu'à Jean. Si Luc ne dit pas expressément, comme Matthieu, que le précurseur était en prison, c'est que, quoi qu'en dise Bleek, cette situation est supposée par la remarque 3.19-20. - Mais comment le bruit des miracles de Jésus, des œuvres du Christ (Matthieu), peut-il faire naître dans l'esprit de Jean le doute que paraît renfermer sa question ? Strauss a exprimé malicieusement sa surprise de ce qu'aucun faiseur de conjectures n'ait encore proposé de substituer, dans Matthieu, au ἀκούσας, ayant entendu, un οὐκ ἀκούσας, n'ayant pas entendu. Keim et Holtzmann concluent de cette expression que Jean n'avait pas encore regardé Jésus comme le Messie et qu'il commençait seulement à l'envisager comme tel. Mais ce sens serait en contradiction avec tout ce que l'évangéliste a raconté précédemment. Il est également, incompatible avec cette réponse de Jésus évidemment relative à Jean : « Heureux celui qui ne se scandalisera point en moi ! » parole qui dénote clairement chez Jean non une foi naissante, mais l'ébranlement de sa foi précédente. L'expression les œuvres du Christ fait contraster les œuvres de Jésus que l'on racontait à Jean avec celles qu'il avait attendues de lui comme Messie. Il l'avait décrit au peuple comme le roi-juge, qui a son van en sa main et accomplit le jugement théocratique, par lequel Israël doit être purifié. C'était cette prédication qui avait ému tout le peuple. Et maintenant ce Christ si solennellement annoncé n'accomplissait, que des œuvres de charité et de guérison, telles que celles qui ont été décrites jusqu'ici ! Est-ce donc à cela que se réduisent les œuvres d'un Christ ? On conçoit qu'en se posant dans sa prison cette question, Jean en vienne à se demander si l'œuvre messianique ne serait pas partagée entre deux personnages différents : l'un, fondant le règne de Dieu dans les cœurs par les paroles de la grâce et les œuvres de la charité ; l'autre, chargé d'exécuter le jugement théocratique et d'élever par des actes de puissance l'édifice national et social du règne de Dieu sur la terre. Voici donc le sens de cette question de Jean : « Devons-nous en attendre [non proprement un autre, mais] un second, différent du premier (ἕτερόν, dans Matthieu et peut-être aussi dans Luc) ? » Nous savons que l'on attendait plusieurs envoyés divins qui devaient concourir à la grande révolution messianique. On parlait surtout du personnage appelé le prophète que les uns distinguaient du Christ (9.19 ; Jean.1.20-21,25), que les autres identifiaient avec lui (Jean.6.14-15). Il n'y a rien d'impossible à ce que Jean en fût venu à se demander si Jésus n'avait point dans cette œuvre un rôle purement, spirituel et si les grands faits extérieurs qui devaient suivre ne seraient pas accomplis par un personnage subséquent. Il n'y aurait dans une telle pensée rien de contraire à ce qu'il avait entendu et vu lors du baptême de Jésus, d'abord parce qu'il continue à l'envisager comme un envoyé divin puisque c'est lui qu'il interroge, et ensuite parce qu'en réalité Jean n'avait vu qu'une chose dans la vision du baptême, la descente du Saint-Esprit sur Jésus. Ce fait annonçait une activité spirituelle, mais rien de plus. C'était là dans le témoignage rendu à Jésus par Jean l'élément vraiment divin. Tout ce que Jean avait dit de plus, en présentant Jésus comme juge, n'était que l'application des tableaux prophétiques de l'Ancien Testament. Il est donc faux de prétendre avec une foule d'interprètes que la question posée à Jésus par Jean soit en contradiction avec la révélation du baptême. Ce n'est pas sans raison que Jean avait dit de lui-même : « Celui qui est de la terre, parle comme étant de la terre » (Jean.3.31), et que Jésus l'a déclaré plus petit que le moindre des croyants. Ces alternatives d'élévations admirables et d'affaissements soudains et profonds sont le propre de tous les hommes de l'ancienne alliance ; soulevés un instant au-dessus d'eux-mêmes, mais non encore renouvelés intérieurement, ils retombent bientôt à leur niveau naturel. - Pour accorder la question de Jean avec la vision du baptême, il n'est donc pas besoin de l'hypothèse de Chrysostome, admise par Calvin, Grotius, etc., que Jean a voulu procurer à ses disciples l'occasion de se convaincre de la dignité de Jésus, ou de la supposition de Hase, que l'intention de Jean était de stimuler Jésus et d'activer la marche de son œuvre. Ces explications ne répondent ni à la lettre, ni à l'esprit du texte.
Ce morceau comprend : A. la question de Jean et la réponse de Jésus : v. 18-23 ; B. le discours de Jésus sur la personne et le ministère de Jean : v. 24-35.
A. - Versets 18 à 23 : La question et la réponse.
Versets 18 et 19. La question :