Les deux évangélistes se rencontrent dans cette comparaison finale. Il y a sur les terrains en pente qui entourent le lac de Génézareth des coteaux où une couche de terre (γῆ, Luc) ou de sable (ἄμμος, Matthieu) peu épaisse recouvre le rocher. L'homme prudent creuse à travers ce terrain meuble, et creuse même profond (ἔσκαψε καὶ ἐβάθυνε), jusqu'au roc, sur et dans lequel (ἐπὶ avec l'accusatif) il pose le fondement. L'homme imprudent bâtit sur le sol extérieur tel quel. - Luc ne mentionne qu'une seule raison de destruction, la trombe (πλήμμυρα), qui éclate au sommet de la montagne et forme ces torrents qui entraînent la couche de terre et de sable et avec elle les édifices non fondés sur le roc. Matthieu ajoute l'ouragan (ἄνεμοι), qui accompagne ordinairement ces grandes perturbations atmosphériques, et qui ébranle par en-haut l'édifice tandis que le torrent le mine par dessous. Il y a des différences trop nombreuses, quoique pour la plupart insignifiantes, entre ces deux tableaux de Matthieu et de Luc, pour qu'ils puissent être empruntés au même document. - Bâtir sur la terre, c'est accueillir la volonté du Seigneur uniquement dans son intelligence, cette partie la plus superficielle et la plus impersonnelle de notre moi, tout en lui fermant sa conscience et en lui refusant l'acquiescement de la volonté, de l'élément vraiment personnel en nous. L'épreuve de notre édifice spirituel a lieu par la tentation, par la persécution et enfin dans le jugement divin. Sa chute se consomme par l'infidélité, ici-bas, et par la condamnation, là-haut. - La leçon alex. : parce qu'elle avait été bien bâtie (v. 48), doit être préférée à celle du T. R. : car elle avait été fondée sur le roc, qui est tirée de Matthieu. - Une âme perdue, une seule, c'est une grande ruine aux yeux de Dieu ! Voilà la solennelle pensée sous l'impression de laquelle Jésus laisse ses auditeurs en terminant ce discours. Chacun d'eux, à l'ouïe de cette dernière parole, entend en quelque sorte le fracas de cet édifice qui s'écroule et doit se dire : Ce désastre sera le mien, si je suis inconséquent ou hypocrite.
Comme l'a bien vu Weizsæcker, le sermon sur la montagne est donc l'inauguration de la loi nouvelle. La marche du discours d'après les deux documents est celle-ci : Jésus s'adresse à ses auditeurs comme appartenant à la classe de gens qui, déjà d'après l'Ancien Testament, a le plus besoin des dédommagements célestes. Les traitant en disciples, soit qu'ils se fussent déjà attachés ostensiblement à lui, soit en leur qualité d'auditeurs volontaires, il fait de cet auditoire improvisé le représentant de l'ordre nouveau, et promulgue devant ce nouvel Israël le principe de la loi parfaite. Puis, substituant ses disciples aux docteurs de l'ancienne économie, il leur indique la condition à laquelle leur parole accomplira dans le monde l'œuvre de saint renouvellement à laquelle il les appelle. Il les presse enfin, au nom de ce qu'ils ont de plus précieux, de remplir cette mission en mettant leur vie d'accord avec leur profession, afin que l'épreuve du jugement ne tourne pas à leur ruine. Que manque-t-il à l'unité et à la gradation de ce discours ? Comment Weizsæcker peut-il dire que les préceptes dans le compte-rendu de Luc sont en grande partie juxtaposés, sans liaison, détachés de leur contexte naturel ?[1] C'est bien plutôt chez Matthieu, comme du reste Weizsæcker le reconnaît aussi, que nous trouvons des éléments étrangers intercalés dans la contexture du discours. On les discerne sans peine ; car ils en interrompent la suite, et l'association d'idées qui a occasionné l'intercalation est aisée à discerner. Ainsi : Matt.5.23-26, la réconciliation (à l'occasion de la haine et du meurtre) ; Matt.5.29-30, un précepte qui se retrouve ailleurs dans Matthieu lui-même (Matt.18.8-9) ; Matt.5.31-32 (passage qui se retrouve Matt.19.3-9) ; Matt.6.7-15, l'oraison dominicale, interruption évidente dans la tractation des trois principales vertus pharisaïques (l'aumône, v. 2-4 ; la prière, v. 5-6 ; le jeûne, v. 16-18) ; Matt.6.24 (sinon même depuis 19) à 34, morceau sur la Providence (à l'occasion de l'avarice des pharisiens) ; Matt.7.6-11,13-14, préceptes simplement juxtaposés les uns aux autres ; Matt.7.15-20, une parole à laquelle il faudrait substituer Matt.12.33-35 ; enfin Matt.7.22-23, où il est fait allusion à des faits (prophéties et miracles des disciples) qui dépassent l'horizon de ces premiers temps. Or il est remarquable que ce sont précisément ces paroles, dont le contexte même de Matthieu démontre le caractère étranger à ce discours, qui se retrouvent dispersées en différents endroits de l'évangile de Luc où leur à-propos se constate facilement. Cette combinaison d'éléments hétérogènes en un seul et même tout ne serait un motif de reproche pour l'auteur du Ier évangile que si la rédaction du discours avait dès l'abord été faite à un point de vue historique. Mais si nous admettons, comme nous y sommes autorisés par le témoignage de Papias, que ce discours appartenait primitivement à un recueil des enseignements de Jésus composé uniquement dans un but didactique, et que l'auteur du premier évangile l'a transporté tel quel, sans y rien changer, en tête de son écrit, pour donner une idée complète de la nouvelle loi morale proclamée par Jésus, il n'y a plus rien que de naturel dans ce procédé d'agglomération. Ce qui est évident, c'est que l'auteur a trouvé par là le moyen de faire ressentir à ses lecteurs, comme aucun autre évangéliste, l'impression saisissante que produisait la parole de Jésus sur le cœur de ses auditeurs (Matth.7.28-29). - L'impossibilité de déduire ces deux comptes-rendus l'un de l'autre ou d'un document commun ne peut faire doute pour qui croit au respect des évangélistes pour les paroles de Jésus.
Un parti religieux s'est emparé de ce discours pour en faire son drapeau. C'est, selon lui, l'essentiel de l'enseignement de Jésus, dont l'œuvre n'aurait consisté qu'à spiritualiser la loi mosaïque. Mais Jésus a voulu poser le but à atteindre, la tâche à réaliser, avant d'indiquer le moyen pour y parvenir. L'exposé de la vie nouvelle dans toute sa beauté devait pousser les cœurs sincères à réclamer la force nouvelle capable de la faire naître. Et s'il n'a pas indiqué maintenant ce moyen, il l'a du moins fait pressentir par une expression d'où ressort la position centrale que doit occuper dans la vie des siens l'attachement à sa personne : à cause de moi, Matth.5.11 ; à cause du Fils de l'homme, Luc.6.22 ; comp. aussi Luc.6.46 : Seigneur, Seigneur ! L'Evangile est un postulat de la loi, de la loi mosaïque, à plus forte raison de la loi parfaite proclamée par Jésus-Christ et sérieusement acceptée par l'homme.
2. Le serviteur du centurion. (7.1-10)
Le plus bel exemple de foi que Jésus ait rencontré jusqu'à ce moment ; et, chose étonnante, c'est à un païen qu'il doit, cette surprise ! Jésus saisit à l'instant le sens profond de ce fait inattendu et l'indique avec ménagement au v. 9, tandis que Matthieu.8.11-12 le fait ressortir avec moins de réserve. On attendrait plutôt l'inverse d'après les préventions dogmatiques que la critique impute à nos évangélistes. Elle est obligée de recourir ici à l'hypothèse d'interpolations postérieures.
Ce récit se rattache, dans Matthieu (Matt.8.5 et suiv.) comme dans Luc, à celui du sermon sur la montagne. Il n'y a point là la preuve d'une source écrite commune. Car 1. les deux morceaux sont séparés, dans Matthieu, par la guérison du lépreux, que Luc place à un tout autre moment ; 2. les récits des deux évangélistes présentent des différences de détail très considérables ; enfin 3. rien n'empêche que dans l'évangélisation orale ne se fussent formés certains groupes de récits plus ou moins fixes qui ont passé dans nos narrations écrites. Marc omet ce miracle, ce qui est difficile à expliquer s'il copie Matthieu et Luc (Bleek), ou s'il puise avec eux dans le Marc primitif (Ewald et Holtzmann). Holtzmann (p. 78) pense, avec Ewald, que ce s'il a retranché le sermon sur la montagne, il pouvait bien aussi retrancher le morceau qui le suit et qui ouvre une nouvelle section. » Mais en d'autres occasions on affirme que Marc omet volontiers les discours pour faire place au récit des faits. Or c'est bien d'un fait qu'il s'agit ici.
Versets 1 à 6a. Première députation :
Notes
[1] Untersuchungen, p. 154.