Jésus revient ici de ces riches absents auxquels il a crié malheur, à ses auditeurs réels actuellement groupés devant lui. Il faut donc prendre le mot ἀκούουσιν, qui m'écoutez, au sens littéral, et non, comme le pensent Weiss, Keil, etc., dans le sens moral d'écouter avec docilité. Ce mot rappelle le v. 17 : « Ceux qui étaient venus ἀκοῦσαι αὐτου, pour l'entendre. » On sent cependant qu'il y a ici une solution de continuité. Le commandement de l'amour, qui suit, arrive un peu brusquement. La comparaison avec Matthieu explique sans peine ce hiatus qui frappe à la simple lecture. C'est ici que Jésus a prononcé les six grandes antithèses entre la sainteté du royaume et la justice pharisaïque, toute cette partie que Luc a omise. Il n'a conservé de ce passage fondamental que le côté affirmatif de la dernière antithèse : la loi de la charité illimitée, opposée chez Matthieu à l'autorisation pharisaïque de haïr tout, ce qui ne paraît pas mériter le titre de prochain. Il y a même dans cette forme : Mais je vous dis, à vous qui m'écoutez, comme un écho des antithèses de Matthieu : « Vous avez entendu…, mais moi je vous dis. » De Wette et Meyer établissent ainsi la relation avec ce qui précède : « Mais malgré ces malédictions que je prononce sur les riches, vos persécuteurs, je vous commande non de les haïr, mais de les aimer. » Mais rien ne conduit à identifier les ennemis que Jésus ordonne d'aimer avec les riches dont il a parlé. Le précepte de l'amour est donné par rapport aux ennemis de toute catégorie. C'est la loi nouvelle que Jésus proclame de la manière la plus générale, dans Luc comme dans Matthieu avec lequel il se rencontre ici de nouveau.
On doit se représenter les paroles des v. 27 et 28 prononcées avec une sorte d'enthousiasme. C'est le paroxysme de l'amour que Jésus énonce ici. « A chaque manifestation de haine n'ayez à opposer qu'une nouvelle manifestation d'amour. Aimez ! Aimez ! Vous n'aimerez jamais trop ! » Le terme d'aimer désigne le principe nouveau dans son essence ; c'est le thème de tout le passage. Suivent les manifestations de ce sentiment, en actes d'abord (faire du bien), puis en paroles (bénir) ; enfin la manifestation suprême qui est à la fois acte et parole (prier pour). Ces manifestations de l'amour correspondent à celles de la haine qui les provoque : ἔχθρα, haine, le mouvement intérieur ; (μισεῖν, avoir en horreur, les actes ; καταρᾶσθαι, maudire, les paroles. Ἐπηρεάζειν (probablement de ἐπί et αἴρεσθαι, s'élever contre) est le pendant de l'intercession. Jésus demande donc ici plus que ce qui paraît à l'égoïsme naturel la vertu suprême : ne pas rendre mal pour mal. Il exige de ses disciples, selon l'expression de saint Paul (Rom.12.21), de surmonter le mal par le bien. Jésus n'indique pas encore la source où ses disciples puiseront ce mouvement d'âme tout nouveau : la charité divine déployant ses richesses de pardon envers un monde rebelle et hostile (Rom.5.8-10). - Dans le parallèle de Matthieu, les deux propositions moyennes ont probablement été importées de Luc.
Après les manifestations de l'amour qui agit, celles de l'amour qui supporte, le μακροθυμεῖν, complément du χρηστεύεσθαι (1Cor.13.4) :