Les mots εἰς τοὺς μαθητάς, vers les disciples, dépendent de ἐπάρας τοὺς ὀφθαλμοὺς, élevant les yeux, non de ἔλεγε. Jésus contemple ses disciples qui se sont déjà attachés à lui et à la tête desquels sont les Douze ; mais il n'en parle pas moins à cette foule entière qui les entoure en rangs serrés, désireuse d'entendre la parole divine (4.1) ; comp. le αὐτούς Matth.5.2. - Ce commencement du sermon sur la montagne respire un sentiment de bonheur profond. Jésus promène avec un cœur ému ses regards sur cet immense auditoire que son Père a rassemblé pour lui. Ce moment doit avoir eu quelque chose de particulièrement solennel ; comp. le tableau Matth.5.1-2.
Cette assemblée se composait en majeure partie de personnes appartenant aux classes pauvres et souffrantes. Jésus le savait ; il reconnaît en cela une volonté supérieure, et il rend hommage, dans les premiers mots, à cette dispensation divine. Dans la situation donnée la 2e personne me paraît infiniment plus vraisemblable que la 3e (Matthieu). Celle-ci donne aux béatitudes le caractère de maximes abstraites. Est-ce par des sentences de philosophie morale que Jésus aurait débuté ? Les allocutions directes de Luc sont bien plus naturelles. Πτωχός, que nous traduisons par pauvre, vient de πτώσσω, se faire petit, se, tapir, et renferme la notion d'humiliation, plutôt que celle d'indigence (πένης). Πεινῶντες, les affamés, désigne plutôt ceux que l'indigence condamne à une vie de labeur et de privations. Ce second terme fait la transition au troisième, ceux qui pleurent, parmi lesquels il faut ranger les personnes de toute classe qui sont sous le poids des épreuves de la vie. Tous ces êtres qui, dans le langage ordinaire, portent le nom de malheureux, Jésus les salue du titre de μακάριοι bienheureux. Ce mot répond au אשרי, felicitates, de l'A. T. (Psaume 1, et ailleurs). littéralement : « O bonheur de vous, pauvres… ! » Non que la pauvreté et la souffrance soient, en elles-mêmes un titre à la bénédiction divine ; mais elles disposent l'âme aux sentiments humbles et doux qui rendent aptes à la recevoir ; comme, d'autre part, la prospérité et la richesse disposent le cœur à des sentiments hautains et durs. C'est sur ce fait d'expérience que reposent, les nombreux passages de l'A. T. où les pauvres et les opprimés sont présentés comme les préférés de Dieu. Dans la composition de cette assemblée qui l'entourait, et qui ne contenait guères que des personnes de ce genre, Jésus reconnaissait la réalisation de cette loi morale.
La justification du paradoxe que Jésus proclame ici, heureux ! se trouve dans la magnifique perspective qu'il ouvre à tous ces êtres souffrants : « A vous les plus pauvres, la plus grande richesse ! » - Le royaume de Dieu qu'il leur promet est l'état de choses dans lequel la volonté de Dieu règne exclusivement et souverainement. Cet état est avant tout dans le cœur des hommes, dans celui d'un seul peut-être, mais de là bientôt dans le cœur d'un grand nombre. D'intérieur et d'individuel, il tend ainsi à devenir extérieur et social, jusqu'à que par la sanctification parfaite des uns et le retranchement (jugement) des autres, il ait envahi complètement le théâtre de la vie humaine et qu'il apparaisse comme époque distincte de l'histoire. - Luc dit : est, et non pas seulement : sera à vous ; ce qui désigne la possession partielle dans le moment présent, et, de droit, la possession future parfaite. - Les biens renfermés dans ce terme de royaume de Dieu sont avant tout des biens spirituels ; ce sont le pardon et la sainteté. Mais les bénédictions extérieures ne sauraient manquer de s'y rattacher, dans une certaine mesure ici-bas, pleinement, quand le royaume sera parfaitement réalisé. La gloire est le terme de la grâce reçue. La parole de Jésus renferme donc la série des notions suivantes : abaissement temporel, humiliation et soupir vers Dieu, grâces spirituelles, enfin bénédictions extérieures comme couronnement. Même enchaînement d'idées dans les béatitudes suivantes : les besoins temporels (avoir faim) conduisent l'âme au besoin de Dieu et de sa grâce ; et un jour à la satisfaction de cette faim et de cette soif spirituelles succédera la pleine satisfaction extérieure (être rassasié). Aux larmes versées sur les malheurs temporels se rattache aisément le deuil de l'âme sur ses péchés ; celui-ci attire les consolations ineffables de l'amour divin, lesquelles élèvent finalement le cœur jusqu'au triomphe de la joie parfaite. Les termes κλαίειν, sangloter, γελᾷν, rire, désignent une douleur et une joie religieuses qui éclatent au dehors ; comp. Ps.126.2 : « Notre bouche fut remplie de rire, » et le καυχᾶσθαι ἐν θεῷ triompher en Dieu, de saint Paul (Rom.5.11).
Entre la forme de Luc, dont nous venons de rendre compte, et celle de Matthieu, qui attribue aux termes de pauvres et d'affamés un sens exclusivement spirituel, les interprètes se partagent, les uns soutenant que c'est Matthieu qui a spiritualisé les paroles de Jésus ; les autres, comme Keim, que c'est Luc qui, obéissant à son préjugé contre la richesse, a prêté à ces bénédictions un sens grossièrement temporel. Mais il est facile de comprendre comment Matthieu, ayant adopté la forme de la troisième personne et donné ainsi aux béatitudes le caractère de maschals, de maximes générales, comme celles que nous trouvons si souvent dans les parties didactiques de l'A. T. (Psaumes, Proverbes), a été conduit par là à ajouter lui-même les déterminations morales qui chez Luc étaient inhérentes à la personne même des pauvres auxquels Jésus s'adressait directement. Chez celui-ci les pauvres et les affligés étaient des individus déterminés, concrets (vous), dans lesquels Jésus reconnaissait déjà des croyants, et auxquels il s'adressait comme aux représentants du peuple nouveau. Leur qualité d'auditeurs volontaires et empressés prouvait assez qu'ils avaient été amenés par les souffrances temporelles au besoin des consolations divines ; qu'ils avaient faim, non du pain du corps seulement, mais du pain de vie, de la parole de Dieu, de Dieu même. Les deux différences entre Matthieu et Luc, qui viennent d'être expliquées, me semblent prouver : 1. que la teneur de Luc est en ce point une reproduction plus exacte du discours que celle de Matthieu : 2. que la rédaction de Matthieu a été faite primitivement à un point de vue didactique, plutôt qu'historique, qu'elle faisait par conséquent partie d'un recueil de discours dans lequel étaient exposés les enseignements de Jésus sans égard aux situations particulières dans lesquelles il les avait prononcés, et que ce n'est que plus tard que le discours actuel a été introduit dans le cadre historique où nous le trouvons aujourd'hui.