Les quatre listes apostoliques (Matth.10.2 et suiv. ; Marc.3.16 et suiv. ; Luc.6.14 ; et Actes.1.13) présentent trois traits de ressemblance :
- Elles contiennent les mêmes noms, à l'exception de Jude, fils de Jacques, qui est remplacé dans Marc par Thaddée et dans Matthieu par Lebbée, surnommé Thaddée (d'après la leçon reçue), par Thaddée (d'après ℵ B), par Lebbée (d'après D).
- Ces douze personnages sont répartis dans les quatre listes en trois groupes de quatre, sans qu'il y ait transposition d'un individu d'un groupe dans l'autre. On peut conclure de là que le collège apostolique était formé de trois cercles concentriques, dont l'intimité avec Jésus allait en décroissant.
- Les trois mêmes apôtres se trouvent placés à la tête de chaque tétrade ; ce sont Pierre, Philippe et Jacques.
Outre cette division quaternaire, Matthieu en indique une par paires. Cette division se trouverait aussi chez Luc d'après la leçon reçue ; mais dans la leçon alex. elle fait place à l'énumération continue au moyen des καί placés devant chaque nom ; de même chez Marc. Dans les Actes, les quatre premiers apôtres sont liés l'un à l'autre par καί ; les huit autres sont groupés par paires.
Luc place en tête les deux frères Simon et André, dont Jésus avait fait la connaissance auprès du précurseur (Jean.1). Du premier regard Jésus avait discerné la puissance d'initiative, la promptitude de coup d'œil et d'action, qui distinguaient Pierre. Il lui donna à l'instant même le surnom de כף, en araméen כיפא, Céphas (proprement : morceau de roc), et le signala ainsi comme celui sur lequel il fonderait l'édifice de son Eglise. Si le caractère de Pierre était faible et instable, il n'en a pas moins été le hardi confesseur sur le témoignage duquel s'est élevée l'Eglise en Israël et chez les païens (Act.2 et Act.10). Rien dans le texte n'indique que ce surnom ait été donné à Simon en ce moment-ci. L'aoriste ὠνόμασε indique l'acte pur, sans rapport au temps. - Καί, aussi, outre sa nomination à l'apostolat. - André fut l'un des deux premiers croyants (Jean.1). Au moment où Jésus choisit les Douze, il fut assurément associé à son frère ; mais peu à peu, Jacques et Jean prirent la seconde et la troisième place.
Son nom se trouve après le leur chez Marc et dans les Actes. L'ordre suivi par Luc trahit une source très primitive. Assez souvent André se trouve joint à Philippe (Jean.6.7-9 ; 12.21-22). Il formait le lien entre le premier et le second groupe, à la tête duquel était, celui-ci.
La seconde paire du premier groupe est formée par les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean. Marc nous a conservé sur leur compte (Marc.3.17) un détail plein d'intérêt : Jésus les avait surnommés (fils du tonnerre. Ce surnom eût été blessant, s'il eût exprimé un blâme ; il rappelait plutôt le zèle ardent de ces deux frères pour la cause de Jésus et leur amour exalté pour sa personne. Ce sentiment qui brûlait au fond de leur cœur, en sortait par éclats subits, comme l'éclair de la nue. Jean.1.42 renferme une trace délicate de l'appel de Jacques, qui doit avoir eu lieu auprès de Jean-Baptiste immédiatement après celui de son frère. Jacques fut le premier martyr d'entre les apôtres (Acts.12). Ce fait ne s'explique que par l'influence très considérable qu'il exerça après la Pentecôte. - Jean fut l'ami personnel de Jésus, qui se sentait, compris par lui comme par aucun autre. Tandis que les autres disciples étaient plutôt frappés de ses miracles et recueillaient ses enseignements moraux, Jean, attaché surtout à sa personne, gravait dans son cœur les déclarations dans lesquelles Jésus déployait la conscience qu'il avait de lui-même. - Wieseler a essayé de prouver que ces deux frères étaient cousins-germains de Jésus, par Salomé, leur mère, qui aurait été la sœur de la vierge Marie. Comp. Matth.27.56 ; Marc.15.40, avec Jean.19.25. Mais cette interprétation du passage de Jean me paraît peu naturelle.
La seconde tétrade, qui comprenait sans doute des natures un peu inférieures aux précédentes, renferme deux paires d'après Matthieu et les Actes. La première chez Matthieu est formée par Philippe et Barthélemi. Dans les Actes, Philippe est accompagné de Thomas. Philippe, le cinquième croyant (Jean.1), était originaire de Bethsaïda, comme les précédents. Jean.6.5 semble prouver que Jésus était avec lui sur un pied de cordialité particulier. - Le nom Barthélemi signifie fils de Tolmaï ; ce n'était donc qu'un surnom. On a supposé dès longtemps que le vrai nom de cet apôtre était Nathanaël. Jean.21.2, où Nathanaël est nommé au milieu d'une série d'apôtres, prouve, en effet, qu'il était l'un des Douze. Comme, d'après Jean.1, il avait été amené à Jésus par Philippe, il est naturel qu'il lui soit associé dans les catalogues apostoliques.
Matthieu et Thomas forment chez Matthieu la seconde paire du second groupe ; ils sont voisins dans les trois synoptiques ; dans les Actes Matthieu est associé à Barthélemi. Une circonstance significative qui peut aisément rester inaperçue, c'est que, tandis que, dans Marc et Luc, Matthieu est placé le premier des deux, dans notre premier évangile il occupe dans cette paire le second rang. De plus, dans ce même évangile, à son nom est ajoutée cette épithète : le péager, qui manque dans les deux autres. On peut voir là les indices d'une participation personnelle plus ou moins directe de l'apôtre Matthieu à la composition du premier évangile. Le récit de sa vocation dans le premier évangile étant placé longtemps après le sermon sur la montagne (Matth.9.9), ce fait confirme ce qui a été dit plus haut sur la place donnée à ce discours dans cet évangile (⇒). - Ancien péager, Matthieu devait être habitué, plus que ses collègues, à manier la plume. Il ne serait donc pas étonnant que, le premier, il se fût senti appelé à mettre par écrit soit l'histoire, soit les enseignements de Jésus. Le récit de sa vocation fait supposer chez lui une décision et une puissance de foi exceptionnelles. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle Jésus trouva bon de l'associer à Thomas, l'homme des scrupules et du doute. Le nom de ce dernier signifie jumeau. Les circonstances de son appel nous sont inconnues. Sans doute, il s'était d'abord attaché à Jésus comme simple disciple, et il avait attiré, par son caractère sérieux, l'attention du Maître. Si le trait 9.59-60 n'était pas placé si longtemps après le sermon sur la montagne, on pourrait, avec quelques écrivains, être tenté de l'appliquer à Thomas.
La troisième tétrade renferme les personnalités les moins saillantes d'entre les Douze. Tous ces hommes néanmoins, même Judas Iscariote, ont eu leur part dans l'accomplissement de la tâche apostolique : la transmission de la sainte figure du Christ à l'Eglise de tous les temps. Le fleuve de la tradition orale s'est formé des affluents de toutes ces sources réunies. La première paire comprend ici, comme dans les Actes, Jacques, fils d'Alphée, et Simon le Zélote. Mais la distribution est différente dans les deux autres synoptiques. - Il a été généralement admis depuis le IVe siècle que ce Jacques est le personnage parfois désigné, dans les Actes et dans les Galates, sous le nom de frère du Seigneur (en donnant au mot de frère le sens de cousin). Pour cela on identifie le nom de son père, Alphée, avec celui de Clopas (חלפי = Κλωπᾶς), que portait, d'après Hégésippe, un frère de Joseph. Mais le mot ἀδελφός, frère, employé, comme il l'est plusieurs fois, à côté de μήτηρ, mère (« la mère et les frères de Jésus »), ne peut signifier que frère, dans le sens propre. Puis Jean dit positivement (Jean.7.5) que les frères de Jésus ne croyaient pas en lui, et cela longtemps après l'élection des Douze (Jean.6.70). On ne peut donc supposer que l'un d'eux se trouvât parmi ses apôtres. En comparant tous les passages, on est conduit à distinguer, comme on le fait généralement aujourd'hui, trois Jacques : le premier, le fils de Zébédée (v. 14) ; le second, le fils d'Alphée, ici désigné, que rien n'empêche d'identifier avec Jacques le petit, qui d'après Marc.15.40 était fils de Clopas et de Marie, et d'envisager comme le cousin-germain de Jésus ; le troisième, le frère du Seigneur au sens propre, non croyant avant la mort de Jésus, mais venu à la foi après la résurrection et placé par les apôtres à la tête du troupeau de Jérusalem.
Le surnom de Zélote, donné à Simon, est probablement la traduction de l'adjectif kanna (dans le Talmud, kananit), zélé. D'après cela, cet apôtre aurait appartenu au parti ardent qui amena la ruine du peuple en l'entraînant à la guerre contre les Romains. Ce sens correspond bien à l'épithète de κανανίτης qui lui est donnée dans la leçon byz. de Matthieu et de Marc, confirmée par l'autorité du Sinaït. Ce nom est le terme hébreu, que Luc traduit pour ses lecteurs grecs et que Matthieu et Marc se contentent d'helléniser. La leçon Καναναῖος ; chez quelques alex. peut signifier soit Cananéen, soit citoyen de Cana. Cette seconde étymologie est improbable ; on eût dit Καναῖος. La première est impossible ; car, dans le sens de Cananéen, ce mot s'écrit avec un Χ, et non un Κ (Matth.15.22). Luc a donc rendu exactement le sens du terme araméen employé dans le document dont il se servait ; voir Keim, t. II, p. 319.
La dernière paire est celle des deux Jude ou Judas. Il y avait en effet deux hommes de ce nom dans le collège apostolique, quoique Matthieu et Marc n'en mentionnent qu'un, Judas Iscariote. Cela ressort clairement de Jean.14.22 : « Jude, non pas l'Iscariote, lui dit. » A moins donc d'admettre que deux personnages différents ont occupé successivement cette onzième place dans le collège apostolique ou qu'il y a eu hésitation dans la tradition quant à la personne du onzième apôtre, il faut envisager les noms de Lebbée et de Thaddée, chez Matthieu et Marc, comme des surnoms. Le premier vient de de לב, cœur, et signifie enfant bien-aimé, enfant du cœur. Le second vient soit de תד, mamma, soit de שדי potens. Le nom de Thaddaï est fréquent dans le Talmud, et parmi les cinq disciples de Jésus que désigne par leur nom ce livre, il y en a un nommé Thoda. Ces surnoms étaient probablement les noms par lesquels on désignait habituellement Jude dans l'Eglise. Le génitif Ἰακώβου doit, d'après l'usage, signifier : fils de Jacques ; ce déterminatif devait servir à distinguer ce Judas du suivant. Dans le désir de faire aussi de cet apôtre un cousin de Jésus, on a traduit fréquemment : frère de Jacques, c'est-à-dire du fils d'Alphée nommé v. 15. Mais il est sans exemple que le génitif soit employé de la sorte. Au v. 14, Luc a dans ce sens employé la formule complète : τὸν ἀδελφὸν αὐτοῦ. Et les deux autres synoptiques, qui joignent immédiatement Lebbée à Jacques, n'auraient-ils pas fait ressortir cette parenté ?
Comme il existait en Judée une ville nommée Kerijoth, il est probable que le nom Iscariote signifie : homme de Kerijoth (aujourd'hui Kuriut, vers la limite septentrionale de Juda). Les objections que de Wette a élevées contre cette étymologie, sont sans valeur. Il propose, avec Lightfoot, l'étymologie ascara, strangulation. Hengstenberg préfère isch-schéker, homme de mensonge ; d'où il résulterait que ce surnom aurait été donné post eventum. Ces étymologies sont, d'autant, plus insoutenables que, dans le quatrième évangile, d'après la leçon la plus probable (Ἰσκαριώτου, 6.71 et ailleurs), le surnom Iscariote aurait été originairement celui du père de Judas. Le caractère de cet homme paraît avoir été froid, réservé, calculateur. Il se possédait si parfaitement lui-même, qu'à l'exception de Jean peut-être, aucun des disciples ne pénétra le mystère de sa haine. Par son sang-froid, il tenait tête à Jésus lui-même (Jean.12.4-5). Par quel motif Jésus choisit-il un homme de ce caractère ? Il s'était rangé spontanément, comme tant d'autres, au nombre des disciples ; il y avait donc chez lui un commencement de foi, et peut-être, dans l'origine, un zèle ardent pour la cause de Jésus. Mais ce zèle était plus ou moins inspiré, comme chez tous les autres, par des vues égoïstes, par des aspirations ambitieuses, presque inséparables de la forme qu'avait prise l'espérance messianique, avant que Jésus l'eût purifiée de cet alliage. La question qui se posait était donc celle de savoir lequel des deux principes en lutte l'emporterait dans son cœur, la foi et, par elle, la vertu sanctifiante de l'Esprit de Jésus, ou l'ambition et, par elle, l'incrédulité qui ne pouvait manquer d'en résulter à la longue. C'était là, pour Judas, une question de liberté morale. Quant à Jésus, il pouvait espérer, en admettant Judas au nombre de ses apôtres, de parvenir à purifier son cœur, tandis qu'en le mettant de côté, il était à peu près sûr de l'irriter et de l'éloigner pour jamais. On peut supposer que, dans cette longue nuit qui précéda l'élection des Douze, cette question fut, l'une de celles qui le préoccupèrent le plus vivement ; et ce ne fut certainement que lorsque la volonté de son Père lui fut devenue manifeste, que, tout en pressentant, de quelle pesante croix il se chargeait, il admit cet homme au rang des Douze (Jean.6.64,71). Du reste, Judas a aussi rempli sa fonction d'apôtre ; son cri de désespoir : « J'ai trahi le sang innocent ! » est un témoignage qui retentit à travers les siècles aussi haut que la prédication de Pierre à la Pentecôte, ou que la voix du sang de Jacques, le premier martyr. - Le καί, aussi, après ὅς (v. 16), est omis par les alex. ; il paraît être tiré des deux autres synoptiques. S'il est authentique, il fait ressortir par l'identité même de l'individu la contradiction entre la mission et le rôle joué.