Pas une voix qui s'élève dans cette synagogue pour donner essor au cri de la conscience, en face de cette question si simple. Alors se passe une scène pleine de gravité, qui est entièrement omise par Matthieu, mais qui est retracée par Marc plus dramatiquement encore que chez Luc. Marc dépeint l'impression de douleur et d'indignation qu'un auditeur rapproché et attentif put observer en ce moment sur la figure du Seigneur. Luc ne relève que ce long regard que Jésus promène sur toute l'assemblée, comme pour défier ses adversaires avant d'agir. - L'ordre qu'il donne au malade étonne ; car c'était justement ce que celui-ci, en raison de sa maladie même, ne pouvait pas faire. Mais tout ordre divin renferme une promesse, celle de la force nécessaire pour l'accomplir, si la foi est là, unie à la volonté d'obéir. Il faut seulement, essayer, sur la parole de Jésus (comp. 5.5), et l'effort devient efficace. - Les mots saine et comme l'autre sont probablement tirés de Matthieu. - Le Cantabrigiensis place ici la sentence générale du v. 5.
L'évangile judéo-chrétien que Jérôme avait trouvé chez les Nazaréens, racontait en détail la prière de ce malade : « J'étais maçon, gagnant de mes mains ma subsistance ; je te prie, Jésus, de me rendre la santé, afin que je ne mendie pas honteusement ma nourriture. » C'est ainsi que dès le premier pas hors du domaine de nos évangiles canoniques on rencontre l'amplification et la vulgarité. La dignité apostolique a disparu.
Le mot ἄνοια (v. 11), proprement : démence, par lequel Luc exprime l'effet produit sur les adversaires de Jésus, désigne la privation du νοῦς, de la faculté de discerner le vrai du faux. Ils étaient fous de rage, veut dire Luc. La passion, en effet, détruit chez l'homme le sens du bon et du vrai. Matthieu et Marc indiquent uniquement le résultat extérieur, le complot ourdi dès ce moment contre la vie de Jésus : « Ils tenaient conseil pour le faire périr. » Aux pharisiens Marc ajoute les Hérodiens. Les premiers ne pouvaient rien entreprendre en Galilée contre la personne de Jésus qu'avec le concours d'Hérode, et pour l'obtenir il fallait gagner ses conseillers. Pourquoi n'aurait-on pas espéré d'amener ce roi à faire, à l'égard de Jésus, ce qu'il avait fait à l'égard de Jean-Baptiste ?
III.
De l'élection des Douze à leur première mission (6.12 à 8.56)
Nous arrivons avec ce troisième cycle à l'apogée du ministère galiléen, soit quant au déploiement de l'activité de Jésus, soit quant à la rupture avec l'ordre de choses ancien, soit quant, à l'organisation de la société nouvelle. Sans doute les adversaires semblent se retirera l'écart ; mais ils aiguisent leurs armes, et leur haine ne tardera pas à faire de nouveau explosion.
1. L'élection des Douze et le discours sur la montagne. (6.12-49)
Intituler ainsi ce morceau, c'est établir une relation étroite entre les deux faits renfermés dans ce titre. Cette relation a été contestée. Elle ne trouve, a-t-on dit, aucun appui ni dans Matthieu, qui rapporte le discours, mais ne parle pas de l'élection (5.1), ni dans Marc, qui raconte l'élection, mais sans mentionner le discours (3.13-19). Chez Luc lui-même, les deux faits sont fortement séparés par plusieurs versets intermédiaires, v. 17-19 (Schleiermacher, Weiss). Mais ces raisons ne sauraient contrebalancer l'impression que fait éprouver le récit très précis de Luc : c'est que le jour où Jésus prononça le discours fut celui qu'avait précédé la nuit de prière passée par lui sur la montagne et au terme de laquelle vers le matin il accomplit l'acte de l'élection des Douze. Le discours si solennel qui suivit ne peut donc avoir été hors de toute relation avec cet acte important que Jésus venait d'accomplir. Du reste, bien loin de séparer ces deux actes, les v. 17-19 les lient étroitement en expliquant quelle était cette multitude de peuple qui entoura immédiatement les disciples et le collège des Douze, et qui entendit le discours avec eux (7.1). Si Matthieu ne parle pas des Douze, c'est qu'il ne les mentionne qu'à la suite de sa propre vocation et au moment de leur première mission (10.1 suiv.). Quant à Marc, plusieurs critiques (Ewald, Holtzmann) pensent que le discours se trouvait bien dans sa source (le Proto-Marc) placé entre 3.19 et 3.20, mais qu'il l'a supprimé parce que cette polémique contre la justice pharisaïque n'avait pas d'intérêt pour ses lecteurs païens. Cette raison d'omission est sans doute fondée ; mais il n'est pas nécessaire pour cela d'accepter l'hypothèse d'un Proto-Marc. Il suffît de supposer que quand Pierre décrivait cette scène, c'était bien là qu'il plaçait le discours sur la montagne, et que Marc l'a supprimé par la raison indiquée. - Mais si la liaison du discours avec l'acte de l'élection est manifeste d'après le récit de Luc, il ne faut pas aller jusqu'à voir, dans le sermon sur la montagne, avec Chemnitz et Ewald, le discours d'installation des Douze dans leur ministère apostolique. Il est évident qu'il a une portée beaucoup plus vaste. Les expressions : « Vous êtes le sel de la terre…, la lumière du monde, » dans Matthieu, ne doivent point être appliquées aux seuls apôtres. On pourrait plutôt dire que Jésus a consommé l'élection des Douze en vue du discours, afin de les placer là devant lui comme les représentants de la société nouvelle dont il allait dévoiler la nature et proclamer la loi. Mais cela même serait encore une vue incomplète. L'élection et le discours sont deux actes qui avaient chacun leur nécessité propre et que réclamait simultanément le point auquel était alors parvenue l'œuvre de Jésus.
Nous avons constaté les symptômes d'une rupture croissante entre Jésus et le parti hiérarchique (5.14,17,21-23 ; 6.1). L'attitude hardie et même provocante qu'a prise Jésus en face de cette hostilité, en appelant un péager, en accentuant l'incompatibilité entre l'ancien et le nouvel ordre de choses, en bravant les préjugés sabbatiques, tout cela nous fait comprendre que, dans sa conviction, un moment décisif était arrivé. C'était, en Galilée une situation analogue à celle qu'avait créée à Jérusalem la guérison de l'impotent.
L'élection du collège des Douze et la proclamation de la loi nouvelle dans le discours sur la montagne sont deux actes qui répondent à cette situation. Le moment est venu pour lui de donner un commencement d'organisation aux nombreux adhérents qui se groupent autour de lui et de leur faire bien comprendre le contraste entre la vie religieuse qu'il attend d'eux et celle qu'ils ont connue et pratiquée jusqu'ici. L'armée ennemie se prépare à l'attaque ; il est temps de concentrer la sienne. En conséquence, il commence, si je puis ainsi dire, par former les cadres. L'élection des Douze est le premier acte organisateur accompli par Jésus-Christ. Sauf les sacrements, c'est le seul. Car c'était ce collège, une fois constitué, qui devait un jour faire le reste. Le nombre 12 était significatif. Ces douze élus étaient comme les douze patriarches d'un nouvel Israël qui se formait à la parole de Jésus et qu'il installait sur la terre à la place de l'ancien. Il n'est pas possible de se représenter une mesure plus décisive et d'une signification plus menaçante pour l'ordre de choses ancien. C'était bien l'acte de divorce délivré à Israël et à ses chefs. Il a essayé de transformer ; il a échoué, et maintenant déjà il travaille à substituer. C'est exactement là aussi le but du discours, dont il accompagne cette élection. Ces apôtres, ces disciples, cette foule attentive qui l'entourent, voilà le noyau du peuple nouveau ; et ce discours qu'il prononce, c'est la proclamation de la loi nouvelle qui le régira. Les deux actes réunis sont donc l'inauguration non de l'apostolat seulement, mais en même temps de la société messianique, comme société distincte de l'ancien Israël. Apôtres, disciples, peuple, chacun de ces éléments représente, à des degrés plus ou moins prononcés, l'Israël futur qui va désormais posséder la terre. La question : aux apôtres ou à la foule ? se résout donc ainsi : aux uns et aux autres comme représentant le nouveau corps. Et c'est bien ainsi que l'entendent les évangélistes ; comp. Matth.5.2, où le αὐτούς renferme les ὄχλοι et les μαθηταί du v. 1 (7.28), et chez Luc.6.20 (les μαθηταί) et 7.1 (le λαός). Ils ne se sont donc nullement trompés, comme veut nous le persuader la critique actuelle.
Mais en parlant comme nous venons de le faire, nous avons supposé l'identité du discours rapporté par Luc.6.20-49, et de celui qui se lit Matthieu ch. 5 à 7. Cette supposition est-elle fondée ? Depuis Augustin et les Pères latins jusqu'à Lange, plusieurs ont supposé que Jésus avait tenu deux discours, l'un au sommet de la montagne, adressé particulièrement aux disciples et d'un caractère plus intime, celui de Matthieu ; le second prononcé plus bas, sur un plateau ou dans la plaine, adressé à la multitude et d'un contenu tout à fait populaire, celui de Luc. On s'appuie sur certaines différences de fond et de forme entre les deux récits. Pour la forme, Jésus, dans Matthieu, monte ; dans Luc, il descend. Là, il est assis (Matth.5.1, καθίσαντος αὐτοῦ) ; ici, il est debout (ἔστη ; Luc v. 17). Mais il est aisé d'accorder ces différences. Matthieu parle du moment où Jésus monta de la plaine située au bord de la mer sur la montagne ; Luc, du moment où Jésus, après avoir passé la nuit au sommet de celle-ci, redescendit vers la foule et s'arrêta sur un endroit plat, situé sur le versant. Là, il s'arrêta (ἔστη), restant debout aussi longtemps qu'il fit des guérisons (Luc.6.17), après quoi il s'assit pour parler, selon la coutume (Matth.5.1). L'apparence de contradiction vient uniquement de ce que Matthieu, courant toujours aux paroles de Jésus, omet le fait de la nuit passée sur la montagne entre la montée et le discours. Pour le fond, malgré les différences évidentes, la marche des deux discours est la même : Tous deux commencent par les béatitudes, continuent par l'exposé du principe de la vie nouvelle et de ses applications, et se terminent par la parabole des deux constructeurs. Jésus ne saurait s'être répété de la sorte. Et après avoir étudié de plus près le discours de Luc, en le comparant à celui de Matthieu, nous n'aurons pas de peine à nous rendre compte de leur relation et du principe qui a présidé à la rédaction de l'un et de l'autre.
La place de ce discours chez Luc diffère, il est vrai, assez sensiblement de celle qu'il occupe chez Matthieu. Il me paraît évident que les conditions d'une pareille manifestation publique de la part de Jésus n'existaient point encore, d'après le premier évangile lui-même, au moment où la place l'auteur de cet écrit. L'intention de celui-ci a été d'ouvrir le récit du ministère galiléen par le discours où Jésus avait posé la base de l'œuvre qu'il se proposait d'accomplir. Si, comme je le pense, l'écrit de l'apôtre Matthieu dont parle Papias était un recueil des discours de Jésus, le sermon sur la montagne, tel que nous le possédons dans notre Matthieu, occupait sans doute la première place dans ce recueil, et voilà pourquoi l'auteur de notre premier évangile l'a placé en tête du récit du ministère public du Seigneur. Nous avons constaté que c'est à l'époque indiquée par Luc que se trouvaient réunies toutes les conditions de cette solennelle proclamation. A cette convenance générale s'ajoutent un certain nombre de traits de détail qui confirment la situation de Luc : ces foules composées en grande partie de personnes étrangères au pays, dont parlent Luc et Matthieu lui-même ; cette multitude de disciples (πλῆθος) dont parle Luc ; ces persécutions des croyants qu'annonce Jésus (Matth.5.10-11 ; Luc.6.22-23) ; ces allusions, enfin, à l'accusation de mépriser la loi dont il est l'objet, même en Galilée (Matth.5.17 : Ne pensez pas…). Tout cela est certainement plus vraisemblable, historiquement parlant, à l'époque adoptée par Luc qu'au moment choisi par l'auteur du premier évangile.
A. - Versets 12-19. Election des Douze.