Tandis que la conversion d'un péager s'accomplira souvent avec la promptitude de l'éclair, celle d'un scrupuleux observateur de la loi sera plutôt dans la règle une œuvre lente et progressive. Habitué à respecter le principe ancien, il ne s'ouvrira que peu à peu à l'esprit nouveau qui travaille à l'en dégager. Mais cela même doit mettre en garde les fidèles observateurs de la loi contre l'empire de l'habitude. Voilà sans doute ce qu'a voulu dire Jésus par cette troisième petite parabole qui n'appartient qu'à Luc et qui clôt admirablement cette scène.
L'image, aussi bien que celle de la parabole précédente, est empruntée à la situation actuelle, celle du repas. Le vin nouveau circule dans les outres neuves ; par sa vivacité un peu acerbe il répugne peut-être dans le premier moment au palais de ceux qui sont habitués à un vin plus doux. Il en est ainsi du principe de pure spiritualité que prêche et pratique Jésus. La méthode légale est bien plus commode ; car il est plus facile de donner à Dieu le dehors que le dedans, les pratiques que le cœur. C'est bien à tort que les alex. retranchent le mot εὐθέως, aussitôt. Toute la pensée de la parabole est dans ce mot. C'est l'impression du premier moment, que Jésus décrit ici. Peut-être cette antipathie fera-t-elle place plus tard à une appréciation plus favorable. - Il y a dans les mots : car il dit, un ton d'aimable gaieté : « Quand vous voulez évangéliser ces vieux routiniers de la loi, immédiatement ils vous répondent… » - Si on lit avec les alex. χρηστός, « le vieux est doux, » la répugnance pour le vin nouveau est plus fortement accentuée que si on lit avec le T. R. χρηστότερος, plus doux ; car dans le premier cas l'antithèse est : « Le nouveau n'est pas doux du tout. » Ce sont les copistes qui auront substitué le comparatif au positif parce que l'idée de comparaison est dans toute la phrase.
Quel sentiment de la grandeur de sa mission ne supposent pas ces paroles de Jésus ! Quelle conception élevée de l'œuvre qu'il vient accomplir ! A quelle distance ne voit-il pas au-dessous de lui tout ce qui alors occupait en Israël le premier rang ! Ce spiritualisme sans le moindre mélange d'observance extérieure, qui fait le fond de ce que l'on a appelé, bien à tort, le paulinisme, est là nettement énoncé, dans une parole toute simple, sous les images les plus vulgaires, jetées comme en se jouant ; c'est le thème dont les épîtres aux Galates et aux Romains ne seront que le développement ! Comp. Rom.7.6 : Vieillesse de lettre ; nouveauté d'esprit. - Je ne pense pas qu'il y ait dans la tradition apostolique des paroles de Jésus plus certainement authentiques. Elles sont garanties tout autant peut-être par la vulgarité des images que par la profondeur de la pensée. Quant aux apôtres, dont l'école de Tubingue prétend faire d'étroits routiniers de la loi, s'ils ont entrevu la pensée de Jésus exprimée dans ces paroles, comment peut-on leur attribuer un pareil rôle ? et s'ils ne l'ont pas comprise du tout, comment ont-ils conservé et transmis à l'Eglise un pareil enseignement ?
L'originalité et la complète indépendance des sources de Luc ressort manifestement de tout ce morceau. Quant à Marc et à Matthieu, ils ne se sont certainement, ni l'un ni l'autre, servis de Luc. Auraient-ils rendu par la suppression de la troisième parabole l'enseignement de Jésus plus antinomien qu'il ne l'était chez leur prétendu modèle ?
5. - 6.1-5 : Première scène sabbatique.
Nous avons déjà constaté quelques symptômes de l'hostilité dont Jésus commençait à être l'objet : la remarque apologétique énoncée à l'occasion du lépreux (5.14 : afin que cela soit pour eux un témoignage) ; l'arrivée de nombreux espions, pharisiens et scribes, envoyés de Jérusalem (v. 17. 30) ; l'accusation de blasphème si promptement élevée par eux (v. 21) ; les reproches renfermés dans les questions v. 30 et 33. Autant de conséquences et d'indices de la réalité du conflit qui, d'après Jean, doit avoir éclaté en Judée peu auparavant (Jean.5). Remarquons une autre coïncidence : comme l'occasion de cette première lutte à Jérusalem avait été une guérison accomplie en un jour de sabbat, ce sont aussi des faits du même genre qui, en Galilée, d'après les synoptiques, donnent le signal de l'hostilité ouverte.
Les deux récits suivants sont réunis dans les trois synoptiques. Chez Marc et Luc ils suivent immédiatement le récit de la vocation de Lévi ; chez Matthieu (Matt.12.1-14) ils sont placés à une époque plus tardive. Ils formaient certainement l'un des cycles dont se composait la narration orale.