Chez Luc, se sont les mêmes interlocuteurs, en particulier les scribes, qui continuent l'entretien, et qui allèguent, en faveur de la pratique régulière du jeûne, l'exemple des disciples de Jean d'abord, puis celui des disciples des pharisiens. Les scribes s'expriment de cette manière, parce qu'eux-mêmes, comme tels, n'appartiennent pas à l'un de ces partis. Chez Matthieu, ce sont les disciples de Jean qui, apparaissant tout à coup au milieu de cette scène, interrogent Jésus en leur nom et en celui des pharisiens. Chez Marc, enfin, ce sont les disciples de Jean et les pharisiens réunis qui posent la question et qui la posent au nom des uns et des autres. Cette différence a pu aisément s'introduire dans une narration orale, mais dans toutes les hypothèses qui déduisent les trois textes d'une même source écrite ou l'un de l'autre, elle est inexplicable. Il n'y a pas de raison de suspecter, comme le fait Reuss, la relation historique entre l'enseignement qui suit et le précédent. Les οἱ δέ sont tout, naturellement les scribes des v. 17 et 30, auxquels avaient pu se joindre quelques partisans de l'œuvre de Jean-Baptiste qui se trouvaient dans la foule. Ils interrogent sans se donner pour ce qu'ils sont, et en prenant une position neutre. - Marc dit que ces deux classes de personnes étaient jeûnant. L'on peut sous-entendre : en ce jour-là. Les dévots en Israël jeûnaient deux fois par semaine (Luc.18.12), le lundi et le jeudi, jours où l'on prétendait que Moïse était monté sur Sinaï (voir Meyer à Matth.6.16) ; ce jour-ci aurait été l'un ou l'autre de ces deux jours. Mais l'on peut aussi expliquer : jeûnaient habituellement. C'étaient des jeûneurs, des gens dans les habitudes religieuses desquelles le jeûne tenait une grande place. Dans le premier cas, la question a plus d'à-propos ; dans le second, elle renferme une accusation bien plus grave, puisqu'elle se rapporte à la conduite habituelle de Jésus et des siens ; comp. 7.34 : « Vous dites : C'est un mangeur et un buveur… » Le mot διατί, omis par les alex., paraît avoir été emprunté à Matthieu et à Marc. - Les prières dont il s'agit ici sont des prières faites à heures fixes et dont la teneur est déterminée à l'avance. Jésus avait introduit dans toutes ces pratiques de piété une liberté qui contrastait avec cette régularité méthodique. C'était le prélude du spiritualisme futur.
Que les disciples de Jean fussent présents ou non, la réponse de Jésus s'applique directement à leur mode de réformation religieuse aussi bien qu'à celui des pharisiens. Comme ils ne paraissent pas avoir nourri des dispositions bienveillantes envers Jésus (Jean.3.25-26), il est bien possible qu'ils se fussent joints en ce moment à ses adversaires plus déclarés (Matthieu). - Jésus compare le temps de sa présence sur la terre au milieu de ses disciples à une fête de noce. C'est sous cette image que l'A. T. avait représenté l'avènement messianique de Jéhova. Peut-être Jean-Baptiste avait-il déjà prononcé les paroles rapportées par Jean.3.29 : « Celui qui a l'épouse est l'époux ; mais l'ami de l'époux, qui est là et qui écoute, est rempli de joie à cause de la voix de l'époux ; c'est là ma joie, qui est accomplie. » S'il en était ainsi, quel à-propos dans cette image par laquelle Jésus répondait à ses disciples ! - Il est possible que les pharisiens autorisassent, pour les semaines de noces, une déviation à la règle du jeûne. Νυμφών signifie l'appartement nuptial, non l'époux, comme traduisent plusieurs versions françaises. Le vrai terme grec pour dire l'ami de noce aurait été παρανύμφιος ou, comme dit Jean3.29, φίλος τοῦ νυμφίου. La locution des synoptiques est hébraïque : « fils de la chambre nuptiale, » comme on dit dans cette langue : fils du royaume, fils de perdition. La leçon reçue : Pouvez-vous faire jeûner…, est préférable à celle du Sinaït. et des gréco-latins : « Peuvent-ils jeûner, » qui est moins énergique et qui est probablement tirée de Matthieu et de Marc. Ne serait-ce pas une vraie tyrannie que d'imposer le jeûne en plein jour de noce ? C'est ici l'un des moments de la vie de Jésus où l'on sent que son cœur déborde de joie. Ce banquet de péagers est pour lui comme un repas nuptial. - Mais tout à coup son regard s'assombrit ; une douloureuse vision semble passer devant ses yeux : Des jours viendront…, dit-il d'un ton solennel, et la phrase commencée reste suspendue comme devant un redoutable mystère. C'est là, du moins, le sens, si avec la grande majorité des Mjj. nous lisons καί, et, devant la conjonction quand ; car dans ce cas il faut commencer avec celle-ci une nouvelle phrase. Puis Jésus continue : Et quand l'époux aura été enlevé… Ainsi au terme de cette joyeuse semaine de noces, l'époux sera subitement frappé, retranché ; et alors viendra pour ceux qui se réjouissent aujourd'hui le temps du jeûne. Il n'y aura pas besoin de le leur imposer ; ils jeûneront spontanément. C'est par cette réponse d'une douceur et d'une poésie également admirables que Jésus annonce pour la première fois dans les synoptiques sa mort violente. En effet l'aoriste 1er passif ἀπαρθῇ, ne peut, comme le reconnaît Bleek, s'expliquer autrement. Ce temps et ce verbe désignent un coup subit dont le sujet du verbe sera atteint ; comp. Jean.2.19 : « Abattez ce temple, » et 3.14 : « Il faut que le Fils de l'homme soit élevé. » Ce jeûne futur, que Jésus oppose au jeûne de commande usité en Israël, ne sera ni un fait purement spirituel, le sentiment, du délaissement moral, comme on l'a pensé, ni, comme l'explique Néander, la vie de privation et de dénuement à laquelle seront naturellement exposés les apôtres après le départ, de leur Maître. Le contexte ne permet de penser qu'à un jeûne proprement dit. Le jeûne a toujours été pratiqué dans l'Eglise chrétienne, surtout dans certains moments solennels (Act.13.2-3 ; 14.23). Mais dans ces conditions nouvelles, cet acte religieux doit être non un rite extérieurement imposé, mais l'expression d'une douleur réelle. Il provient de l'état d'angoisse où l'Eglise est placée au milieu du monde par la privation de son Chef, et il a pour but de rendre la prière plus intense et d'obtenir plus sûrement l'assistance céleste qui seule peut remplacer pour la veuve la présence visible de son Epoux (Luc.18.3). Cette parole de Jésus se rapporte donc à toute l'histoire de l'Eglise jusqu'au retour de Christ ; comparez l'expression toute semblable 17.22. Elle s'était gravée profondément dans le cœur des disciples et avait passé sans variation dans la tradition ; aussi la retrouvons-nous presque identiquement la même dans les trois synoptiques. Elle prouve que dès le commencement de son ministère Jésus s'est connu comme le Messie et a identifié sa venue avec celle de Jéhova, l'Epoux d'Israël (Osée.3.19) ; voir Gess, Christi Zeugniss, I, p. 19 et 20. Elle montre également qu'il a prévu dès le début sa mort violente, et cela d'après les synoptiques aussi bien que d'après Jean.
4o Versets 36 à 39 : Un enseignement sur les rapports entre l'œuvre ancienne et l'œuvre nouvelle.
Le contraste que Jésus vient de signaler entre le jeûne légal et le jeûne futur de la communauté messianique le conduit à parler de l'opposition tranchée entre l'ancienne et la nouvelle forme du règne de Dieu. Il le fait dans trois paraboles.
Verset 36. Première parabole :