On ne lui avait pas ouvert, le passage pour entrer ; on le lui ouvre sans peine pour sortir ! - Les paroles par lesquelles le peuple exprime son sentiment d'étonnement, d'extase, comme dit le texte, sont rendues très différemment chez les trois synoptiques, ce qui est aisé à comprendre s'ils puisent à la tradition orale. Matthieu emploie un terme remarquable : « Ils glorifiaient Dieu de ce qu'il avait donné un tel pouvoir aux hommes. » C'est sans doute une allusion au terme de Fils de l'homme dont s'était servi Jésus. Ce qui est donné à l'homme normal, est donné en lui à toute la race. - De ce que le terme παράδοξα, choses étranges, se retrouve dans le rapport de Josèphe sur Jésus, il n'y a pas lieu de conclure à une dépendance de Luc par rapport, à l'historien juif, d'autant moins que toute cette phrase chez Josèphe est probablement une interpolation chrétienne postérieure.
Keim pense que la paralysie fut surmontée par la commotion morale que reçut le malade. On cite en effet des exemples d'impotents à qui une puissante secousse intérieure a rendu le mouvement. Mais il y a ici un fait moral qui ne saurait s'expliquer de cette manière : c'est l'assurance absolue avec laquelle Jésus annonce le miracle ; c'est le défi renfermé dans cette apostrophe : « Afin que vous sachiez… lève-toi et marche ! » parole dont l'authenticité est si parfaitement garantie par les trois récits et par son originalité même. Comment en rendre compte au point de vue de Keim ? Jésus aurait-il annoncé aussi positivement un succès si problématique ? Se serait-il exposé à recevoir du fait un éclatant démenti ! Aurait-il, au commencement de son ministère, fait reposer son autorité, son droit de pardonner les péchés, sa mission de Sauveur, son œuvre spirituelle tout entière, sur la pointe d'aiguille d'une si chanceuse expérience ? - S'il en était ainsi, au lieu d'une divine démonstration (c'est le sens que Jésus attache à ce miracle), nous n'aurions plus dans ce fait qu'une aventure.
Des miracles de Jésus.
Quatre moyens sont employés pour écarter le miracle de l'histoire évangélique :
1o L'explication dite naturelle, qui maintient la crédibilité du récit, mais qui explique les textes de telle sorte que leur contenu ne présente plus rien d'extraordinaire. Cet essai a échoué : c'est un expédient aujourd'hui décrié, auquel la critique rationaliste n'a plus recours que dans les cas où les autres moyens se montrent décidément insuffisants.
2o L'explication mythique, d'après laquelle les récits de miracles seraient dus à des réminiscences de récits miraculeux de l'A. T. - le Messie ne pouvant faire moins que les prophètes - ou seraient soit le produit des libres créations de la conscience chrétienne, soit le résultat accidentel de certaines paroles ou paraboles de Jésus mal comprises (la résurrection de Lazare, par exemple, produit de la parole Luc.16.31 ; la malédiction du figuier stérile, traduction en un fait de la parabole Luc.13.6-9). Mais le caractère simple, franchement historique, exempt de toute allure poétique et de toute emphase, de nos récits évangéliques, les défend contre ce soupçon. D'ailleurs plusieurs récits de miracles sont accompagnés de paroles de Jésus, qui dans ce cas n'auraient plus de sens, et dont l'authenticité ne peut cependant être mise en doute. Par ex. le discours 11.17 et suiv., Matth.12.25 et suiv., où Jésus réfute l'accusation que lui intentent ses adversaires de chasser les démons par le prince des démons, n'a de sens que dans la supposition, bien et dûment concédée par ses adversaires, de la réalité des guérisons de possédés. L'apostrophe qu'il adresse aux villes de Galilée, Luc.10.12-15, suppose la réalité notoire et incontestée de nombreux faits miraculeux dans son ministère, car nous ne connaissons pas d'exégèse qui consentît à donner au terme δύναμεις dans ce passage le sens purement moral qu'a proposé M. Colani. Il en est de même de la demande des deux disciples Jacques et Jean 9.54 : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions que le feu descende du ciel et les consume ? » Cette demande ne se comprend point s'ils n'avaient pas été témoins de miracles accomplis par Jésus lui-même, et cela dans l'ordre de la nature aussi bien que dans le domaine humain. Dira-t-on que cette demande elle-même est inventée ? Mais elle ne pourrait l'avoir été que pour décrier le caractère des deux disciples. La tradition apostolique n'a pas pu être faussée dans une pareille intention. Cette remarque s'applique non moins directement à l'entretien de Jésus avec les disciples après la seconde multiplication des pains (Marc.8.14 et suiv.). Ils sont assez inintelligents pour appliquer à l'oubli de prendre avec eux des pains l'avertissement que leur donne Jésus de se garder du levain des pharisiens. Jésus leur répond en leur rappelant les deux multiplications et en leur disant : « Avez-vous donc un cœur endurci ? Avez-vous des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre ? » Ce reproche sévère, humiliant, n'a de sens qu'autant que ces multiplications ont réellement eu lieu. L'idée qu'il aurait été imaginé par la tradition est une absurdité.
3o L'hypothèse des miracles dits relatifs, d'après laquelle ces faits seraient dus à des lois naturelles encore inconnues. C'était l'explication de Schleiermacher ; c'est encore en partie celle de M. Renan : « Le miracle n'est que l'inexpliqué. » Elle se heurte à deux difficultés insurmontables : Si l'on peut à la rigueur appliquer cette idée à certaines guérisons, on peut être parfaitement sûr qu'il ne se découvrira jamais une loi naturelle capable de produire une multiplication de pains et de poissons rôtis, une résurrection de mort et surtout un fait tel que la résurrection de Jésus lui-même. Puis il faut, dans cette explication, attribuer à Jésus des miracles de science tout aussi inexplicables que les miracles de puissance qu'il s'agit d'expliquer.
4o L'explication dite psychologique. Après avoir supprimé, par l'un des trois moyens indiqués, les miracles opérés sur la nature extérieure (multiplication des pains, apaisement de la tempête), Keim admet un reste de faits extraordinaires incontestables dans la vie de Jésus. Ce sont les guérisons opérées sur les malades et les possédés. M. Renan avait déjà parlé de l'action exercée sur les êtres souffrants et nerveux par le contact d'une personne exquise. Keim ne fait au fond qu'amplifier cette expression. Les seuls miracles réels, dans l'histoire de Jésus, les guérisons, sont dues, selon lui, à une influence morale (éthico-psychologique, t. II, p. 162). - Nous répondons : 1. Que les miracles opérés sur la nature, que l'on écarte comme mythiques, sont attestés exactement de la même manière que ces guérisons, que l'on admet. 2. Que Jésus a opéré ces guérisons avec une certitude absolue du succès (« Or, afin que vous sachiez, je te dis… » « Je le veux ; sois nettoyé. » « Qu'il te soit fait comme tu le demandes »), et que l'effet produit était immédiat. Ces deux traits sont incompatibles avec l'explication psychologique. 3. Que si, dans le sentiment de Jésus, ces guérisons ne provenaient pas d'un ordre de choses supérieur à la nature, il serait inconcevable qu'il les eût données comme un témoignage de Dieu en sa faveur et comme les signes de la divinité de sa mission (7.22 ; 11.20 ; Jean.5.36 ; 10.38, etc.). Le charlatanisme à aucun degré n'est compatible avec le caractère moral de Jésus.
La légende juive rend elle-même témoignage de la réalité des miracles de Jésus. « Le fils de Stada (surnom de Jésus dans le Talmud) a rapporté d'Egypte des philtres dans une ouverture pratiquée dans sa propre chair. » Ne pouvant nier les miracles de Jésus, les Juifs ont cherché à les expliquer de cette manière. - Enfin il suffit de comparer les miracles de nos évangiles avec ceux que racontent les évangiles apocryphes pour sentir encore ici la distance de l'histoire à la légende.
4. - Versets 27 à 39 : La vocation de Lévi et les faits qui s'y rattachent.
Ce morceau raconte :
- la vocation d'un péager nommé Lévi (v. 27-28) ;
- le banquet donné à Jésus par ce nouveau disciple, avec l'entretien dont il fut l'occasion (v. 29-32) ;
- une discussion sur le jeûne (v. 33-35) ;
- un enseignement en paraboles dans lequel Jésus indique le rapport de son œuvre à celle qui avait, précédé (v. 36-39).
Ce morceau est lié au précédent dans nos trois synoptiques (Matth.9.9 ; Marc.2.14) ; seulement Matthieu les place tous deux beaucoup plus tard, au retour de l'excursion de Gadara. La connexion des deux récits dans la tradition orale provenait sans doute de ce que le second de ces faits était chronologiquement lié au premier. Cette relation n'exclut pas une liaison morale très profonde entre les deux. Le récit précédent, avait prouvé que l'hostilité des chefs était allumée. Jésus ne recule pas ; et comme il leur avait fait sentir son écrasante supériorité dans la scène précédente, il les brave maintenant plus hardiment encore en appelant à le suivre un péager et en rompant ainsi ouvertement avec le décorum théocratique dont ils étaient les représentants attitrés.
1o Versets 27 et 28. La vocation :