Si Jésus n'adresse cet appel qu'à Pierre, c'est qu'il ne fait que continuer l'entretien commencé. Il serait aussi faux de prétendre que Luc a voulu le restreindre au seul Simon qu'il le serait de soutenir que le : Avance en pleine eau, n'était valable que pour lui. Le résultat décrit au v. 11 montre bien que moralement Jésus s'adressait à tous. D'après Matthieu et Marc, la vocation est expressément adressée aux quatre disciples. Comment, en face d'une telle différence, la critique peut-elle soutenir que l'évangile de Luc cherche à rabaisser Pierre ? - La forme analytique ἔσῃ ζωγρῶν fait ressortir la permanence de la mission, et le : dès maintenant, son caractère tout nouveau : « Sans doute, tu ne changeras pas de métier, mais le métier changera d'objet. » Entre l'Evangile et le cœur humain il y a un tel rapport d'adaptation que l'évangéliste qui présente le premier au second s'empare de celui-ci et, le tire du monde pour l'élever à Dieu. - ζωγρεῖν, prendre vivant ; et cela des hommes !
Verset 11. A la rupture de ces jeunes gens avec leur ancien métier correspond naturellement l'engagement moral de la part de Jésus de pourvoir désormais à leur entretien. Jésus fonde ainsi une classe de croyants qui se consacreront tout entiers à son œuvre ici-bas et à la subsistance desquels il se charge de pourvoir : c'est là le ministère.
Riggenbach, Keil, Schanz pensent que dans le récit de Luc est raconté un autre appel que celui dont parlent Marc et Matthieu. Chez ces derniers Jésus donne un ordre : « Suivez-moi et je vous ferai devenir… ; » chez Luc, c'est une simple promesse : « Tu seras désormais… ; » et surtout le fait de la pêche miraculeuse manque chez les deux premiers. On suppose donc qu'à deux reprises différentes Jésus les a appelés à le suivre. Mais cette manière de voir est incompatible avec l'expression : abandonnant tout ils le suivirent, qui se trouve plus ou moins identiquement dans les trois récits. Un pareil abandon ne peut avoir eu lieu qu'une fois. Il est difficile sans doute d'expliquer l'omission de la pêche miraculeuse chez Matthieu et surtout chez Marc. Le récit traditionnel n'avait, comme souvent, conservé que le fait historiquement important, la vocation de ces quatre premiers disciples. Luc a possédé une source particulière qui remettait cet appel dans son cadre naturel complet. Nous retrouverons cette relation dans une foule de cas. Il est étonnant sans doute que Marc qui, probablement d'après le récit de Pierre, ajoute le trait des,journaliers dans la barque de Zébédée, ait omis la pêche miraculeuse. Peut-être, en racontant ce fait, Pierre s'en tenait-il au récit traditionnel afin de ne pas mettre sa personne en scène. Ewald, Holtzmann, Weiss admettent que cette pêche miraculeuse rapportée ici par Luc n'est autre que celle qui suivit la résurrection de Jésus, lors de la réinstallation de Pierre dans l'apostolat (Jean.21). Mais tout diffère dans les deux scènes. Là Jésus est sur le rivage, ici il est dans la barque ; là Pierre et Jean sont ensemble dès le début, ici ils sont sur deux bateaux différents ; là Pierre s'élance dans l'eau pour aller à Jésus, ici il lui dit : Eloigne-toi de moi ! N'est-il pas plus difficile de concevoir que deux récits aussi différents retracent le même fait, que d'avouer notre ignorance quant à la raison pour laquelle la pêche miraculeuse était omise dans le récit traditionnel ?
La place donnée par Luc à ce récit convient parfaitement à la marche générale des faits.
- Les cinq à six premiers croyants s'attachent à Jésus près du Jourdain (Jean.1).
- Ils reviennent en Galilée avec Jésus, rentrent dans leurs familles et reprennent leurs précédentes occupations, tandis que Jésus avec les siens vient s'établir de Nazareth à Capernaüm et commence à évangéliser dans les synagogues de Galilée (Jean.2.12 ; Matth.4.12-17 ; Marc.1.14-15 ; Luc.4.14-44).
- Peu avant son départ pour la première Pâque à Jérusalem, Jésus appelle à le suivre d'une manière permanente ses premiers disciples en les séparant complètement de leur genre de vie précédent (Jean.2.13 et nos trois récits dans les synoptiques).
Comme d'ordinaire, Jean a raconté le côté intime et privé de la relation entre Jésus et les disciples ; les synoptiques ont retracé le fait extérieur et public qui est résulté de cette relation personnelle déjà formée[1].
2. - Versets 12 à 14 : La guérison d'un lépreux.
Chez Luc comme chez Marc (Marc.1.40), la guérison du lépreux a lieu dans la première course d'évangélisation que Jésus fait avec ses disciples. Chez Matthieu (Matt.8.1), c'est en descendant de la colline où il avait prononcé le sermon sur la montagne que Jésus rencontre et guérit cet homme. Cette dernière indication est si précise et celle des deux autres si vague qu'il est naturel d'accorder dans ce cas la préférence à Matthieu, plutôt que de dire, avec Holtzmann, que Matthieu a voulu remplir par ce récit le retour de la montagne à la ville !
La lèpre était à tous les points de vue la maladie la plus affreuse. 1o Au point de vue corporel : une pustule blanchâtre, rongeant les chairs, envahissant membre après membre, et finissant par consumer les os eux-mêmes ; une fièvre ardente, accompagnée d'insomnies et de cauchemars ; enfin, l'absence presque complète d'espoir de guérison ; tels étaient les caractères physiques de cette maladie. C'était la mort en pleine conscience de la vie. 2o Au point de vue social : par suite de la nature excessivement contagieuse de son mal, le lépreux devait vivre séparé de sa famille et du commerce des hommes, uniquement dans la compagnie d'autres malades aussi malheureux que lui. Les lépreux vivaient ordinairement en troupes, à une certaine distance des lieux habités (2Rois.7.3 ; Luc.17.12). On déposait leur nourriture dans des endroits convenus. Ils allaient la tête découverte, le bas du visage enveloppé, et, devaient, à l'approche des personnes qu'ils rencontraient, s'annoncer comme lépreux. 3o Au point de vue religieux : le lépreux était lévitiquement souillé. Sa maladie paraissait un châtiment direct de Dieu. Dans les cas, excessivement rares, de guérison, il n'était réhabilité dans la communauté théocratique que sur une déclaration officielle du sacrificateur, et après l'offrande du sacrifice prescrit par la loi ; comp. sur tous ces points Lév.13 et Lév.14, ainsi que le traité Negaïm dans le Talmud.
Notes
[1] Weiss (Leben Jesu, I, 373) s'exprime ainsi : « Il est incompréhensible que dans ce peu de jours, Jean.2.12, on ait pu placer le commencement de l'activité publique de Jésus et même la vocation des disciples dont Jean ne dit rien. » Mais ce savant voudrait-il retrancher du ministère galiléen de Jésus tous les faits dont Jean ne parle pas ? Il lui resterait… la multiplication des pains. Jean n'a pas parlé de cette vocation, pas plus que de tant d'autres faits qu'il savait connus par ses devanciers, les synoptiques.