La première tentation avait pour point de départ un besoin physique ; la seconde, une aspiration de la vie psychique ; la troisième transporte la lutte dans l'ordre de choses le plus élevé, celui de la vie spirituelle. Il s'agit de l'usage que Jésus fera, comme Messie, de sa position filiale, à laquelle il vient d'être initié, et des privilèges extraordinaires qui y sont attachés ; aussi la localité choisie comme symbole de cette situation sublime n'est-elle ni le désert du dénuement, ni l'élévation dans les airs ou sur la montagne, image du pouvoir terrestre ; c'est Jérusalem, la ville sainte (Matthieu), et même le temple, emblèmes d'un ordre de choses sacré. - Il y a chez l'homme un besoin instinctif de déployer les forces dont il est doué, soit pour son propre usage, soit dans l'intérêt des autres. Cette impulsion est légitime ; autrement, pourquoi ces forces lui auraient-elles été données ? Satan fait ici appel à cet instinct, à l'égard du pouvoir surnaturel dont Jésus vient d'être revêtu. - Quand on lit ces mots : le pinacle du temple, le terme de temple fait immédiatement penser à l'édifice sacré. L'on entend, dans ce sens, le mot πτερύγιον (petite aile, extrémité, faîte) de l'extrémité antérieure de l'arête où se réunissaient les deux plans inclinés formant le toit de l'édifice ; ainsi Hofmann et d'autres. Mais Luc aurait employé dans ce sens le terme de ναός qui désigne le temple proprement dit, et non celui de ἱερόν qui comprend avec le temple tous les parvis et les édifices environnants. Il s'agit donc plutôt du faîte d'un des bâtiments qui ornaient les parvis, soit le portique de Salomon, sur le côté oriental de la terrasse du temple au-dessus de la vallée du Cédron, soit plutôt le péristyle d'Hérode, colonnade située sur le bord méridional de cette terrasse ; l'extrémité orientale de ce péristyle, à l'angle sud-est de la terrasse, était occupée par une tour haute de 240 pieds au-dessus de la terrasse et de 450 au-dessus du fond de la vallée ; c'était du sommet de cette tour que le sacrificateur annonçait chaque matin la première lueur du jour (Edersheim, I, p. 244). Josèphe dit que de ce sommet l'œil plongeait comme dans un abîme et que cette vue donnait le vertige. Voilà l'emplacement qui devient le symbole de la position suprême dont jouit Jésus en vertu de son titre de Fils de Dieu.
Dans la première tentation, le : Si tu es…, devait conduire Jésus à cette conclusion : « Ne te laisse manquer de rien ! Aide-toi toi-même ! » Ici les mêmes mots signifient : « N'aie peur de rien ; en tout cas Dieu t'aidera. » C'est la tentation opposée ; là, le manque de foi, qui est l'épreuve des commençants ; ici, en quelque sorte, l'excès de foi, ou l'abus de la foi, qui ne peut être que le danger des avancés. Se précipiter de cette hauteur vertigineuse, est évidemment l'emblème d'une conduite qui ne tient compte d'aucun danger et foule aux pieds les règles élémentaires de la prudence, d'un fanatisme aveugle qui dédaigne toute précaution sous prétexte d'attendre tout de Dieu. Cette tentation-là est la plus subtile parce qu'elle prend l'enfant de Dieu par sa foi, et non plus par son incrédulité. C'est en même temps la plus grave ; car il est plus pardonnable d'anticiper sur le secours de Dieu (1re tentation) ou de craindre qu'il soit insuffisant (2e tentation), que d'en abuser. C'est ici le crime de l'enfant qui se prévaut de sa position filiale pour agir irrespectueusement envers son père. C'est la forme la plus raffinée de la révolte. - Un grand nombre d'interprètes comprennent un peu différemment cette troisième tentation à laquelle Jésus est soumis. Ils pensent que Satan s'adresse au désir que Jésus pouvait avoir d'obtenir d'un seul coup, par un miracle éclatant et public, la reconnaissance de sa dignité messianique de la part du peuple dont les représentants étaient rassemblés dans le parvis et contempleraient ce miracle. Il n'y a pas dans le texte d'indice d'un effet à produire ; il faudrait déduire cette idée du contexte auquel elle ne répugne certainement pas. Cependant l'idée de s'exposer arbitrairement en comptant indiscrètement sur Dieu paraît être le point dominant, et c'est aussi celui que fait ressortir la réponse de Jésus. La pensée réelle de cette troisième sollicitation me paraît être celle-ci : « Ne tiens compte d'aucun danger ! Proclame-toi hautement et sans tarder le Messie ! Brave la jalousie et la fureur du Sanhédrin ! Déclare ce corps déchu ! Moque-toi des légions de Pilate ! Interdis de payer le tribut à César ! Si tu es le Fils, le Père ne te laissera pas succomber à tous ces ennemis redoutables. Il fera triompher ta cause par quelque acte éclatant de sa puissance, et ton empire s'élèvera sans résistance sur les ruines des royaumes terrestres. » Le sens de la suggestion précédente était : « Accepte mon concours. » Le sens de celle-ci est : Puisque tu n'en veux pas, provoque les manifestations divines. Car tu ne peux réussir que par l'un de ces deux moyens.
Précisément parce que cette suggestion fait appel à la foi, Satan l'appuie d'une promesse divine, celle du Ps.91.11-12. Il avait remarqué que deux fois déjà Jésus lui avait opposé comme bouclier une parole scripturaire ; il essaie à son tour de se servir de la même arme. Au fond de son raisonnement, il y a un a fortiori : « Si Dieu promet d'en agir ainsi envers un simple juste, combien plus ne le fera-t-il pas pour toi, son Fils ! » On a vu une intention perfide dans l'omission, de la part de Satan, de cette expression du psalmiste : dans toutes tes voies, omission qui se retrouve dans Matthieu (avec celle des mots : de te garder), comme si Satan avait voulu cacher à Jésus la condition mise à la promesse du secours divin [les voies = les voies tracées par Dieu). C'est bien subtil !
Verset 12. Jésus caractérise la nature de la faute qu'il commettrait en agissant de la sorte, par le mot tenter Dieu. Ce terme signifie mettre à l'épreuve la toute-puissance de Dieu, ou sa toute-science, ou sa fidélité, ou sa bonté, en un mot le caractère divin sous l'un quelconque de ses aspects. C'est là dans la pensée de Jésus, qui est celle de toute l'Ecriture, le plus grand des sacrilèges, le crime de lèse-majesté commis sous la forme d'un hommage rendu à Dieu. - Cette fois encore la suggestion satanique est repoussée par une parole scripturaire tirée, comme les précédentes, du séjour d'Israël au désert, Deut.6.16. Moïse fait allusion dans le discours d'où cette parole est tirée au fait raconté Ex.17, spécialement à cette parole d'Israël pressé par le manque d'eau : « L'Eternel est-il au milieu de nous ou n'y est-il pas ? » C'est bien là un défi jeté à Dieu, une injonction qui lui est adressée par sa créature d'aider immédiatement, sous peine d'être renié comme Dieu par celui qui parle de la sorte. Voilà le crime que Jésus découvre dans cet hommage de confiance aveugle que Satan lui propose de rendre à Dieu. Par cet appel téméraire au secours divin dans une crise décisive qu'il aurait provoquée de son chef, Jésus mettrait Dieu dans la position ou de désavouer et de laisser périr celui qu'il aime ou de déployer pour lui sa puissance comme il n'avait point la volonté de le faire. Un pareil acte n'eût été rien moins de la part de Jésus, que la rupture du lien de respect et d'amour filial qui l'unissait à Dieu. En repoussant cette sollicitation, Jésus déclare qu'il ne comptera sur le secours miraculeux qui lui est assuré par le Père, que pour répondre aux besoins d'une situation dans laquelle ce Père lui-même l'aura placé. Dans la seconde tentation Jésus avait renoncé à tous les moyens humains, à toute coopération des pouvoirs terrestres ; dans la troisième il se refuse à réclamer même les moyens divins, l'assistance miraculeuse, si elle n'est pas légitimée par la volonté divine. Comme il a écarté la prudence charnelle, il repousse maintenant la témérité soi-disant pieuse. Il préfère accepter toutes les lenteurs, toutes les impuissances d'un travail purement spirituel. Pas plus il ne veut d'alliance dégradante avec l'ennemi de Dieu, pas plus il ne comptera orgueilleusement sur les actes d'éclat de Dieu lui-même.
Cette réponse de Jésus se rapporte-t-elle uniquement à la relation de l'homme avec Dieu, ou bien, dans sa pensée, s'appliquait-elle en même temps à l'œuvre que Satan accomplissait en ce moment même à son égard et à laquelle ce mot sévère devait mettre fin ? Cette seconde alternative ne paraît point improbable, au moins dans le récit de Luc, d'après lequel cette parole clôt le fait de la tentation.
Verset 13. Conclusion.