Dans la première tentation se traitait au fond la question de la nature du règne de Dieu sur la terre ; dans les deux suivantes, il s'agit des moyens par lesquels ce règne pourra être établi. L'occasion de la seconde épreuve n'est pas un besoin physique d'une incontestable légitimité, comme la faim. C'est une aspiration morale, au fond de laquelle on pourrait aisément, voir un principe d'égoïsme. Cependant, en y regardant de plus près, on reconnaît que cette aspiration repose sur un instinct normal et vraiment divin. Créé à l'image de Dieu, l'homme est fait pour régner. Celui qui se reconnaît le plus rapproché de Dieu, ne doit-il pas se sentir appelé à diriger ses semblables dans la voie du bien ? Israël, comme peuple, avait reçu la promesse divine de la suprématie sur les autres peuples et attendait le Messie par qui cette promesse devait se réaliser. C'était à cette école des promesses messianiques que s'était formé le sentiment patriotique de Jésus, et cette glorieuse perspective ne pouvait manquer de flotter devant ses yeux en ce moment où il venait d'être proclamé le grand personnage attendu. Il n'y avait donc rien que de légitime dans l'aspiration qui le poussait à s'élancer vers cet avenir. C'est à cette aspiration légitime que Satan s'adresse maintenant avec l'intention de la faire dévier dans le cœur de Jésus de la voie divinement tracée sur laquelle elle doit se réaliser. - Les mots le diable, omis par les alex., sont tirés de Matthieu. Il en est de même, sans doute, de l'expression sur une haute montagne (v. 5). En l'absence de ce régime, il me paraît naturel de donner au verbe l'ayant élevé un sens absolu : L'ayant élevé au-dessus de terre, fait planer à une grande hauteur, de manière à contempler en quelque sorte la terre à ses pieds. Il est clair qu'il ne s'agit point ici d'un fait corporel ; Dieu permet que l'esprit de Jésus soit soumis pour un moment à l'action de Satan, qui y évoque le prestige de la scène qui va suivre. Aussi n'est-il point dit que Jésus vit réellement le spectacle qui va s'offrir à lui, mais que Satan le lui montra. Les mots suivants : en un clin-d'œil, prouveraient à eux seuls qu'il n'est point question d'une vue corporelle. De même qu'en un instant notre imagination peut réunir en un tableau les intuitions les plus riches et les plus variées, ainsi Jésus voit se dérouler soudain les magnificences de toutes les grandes capitales du monde, et ce spectacle éblouissant est accompagné d'une voix qui lui dit : Tout cela peut être à toi, si tu le veux ; tu seras libre d'accomplir dans ce vaste domaine toutes les œuvres qu'il te plaira ; tu pourras à ton gré y faire régner la justice et la sainteté, purifier ce monde de toute idolâtrie et le changer en un sanctuaire de Dieu ; tout cela… à la seule condition de ployer le genou devant celui qui te parle. Satan avait vu tant d'hommes éminents succomber à un mirage semblable qu'il pouvait espérer de vaincre encore cette fois par ce moyen.
Verset 6. Quand Satan dit que tous ces royaumes lui ont été confiés, il ne ment point. Il avait réellement été installé vassal de Dieu sur ce monde. Il n'ose, il est vrai, prononcer le nom redoutable de son suzerain ; mais il y fait clairement allusion par le terme παραδέδοται, m'a été remis, confié. Hofmann, Keil et d'autres pensent que la souveraineté, dont parle Satan, est celle que l'homme lui-même lui a concédée par le fait du péché. Mais Satan pourrait-il s'appuyer vis-à-vis de Jésus sur un pouvoir ainsi acquis, et le terme m'a été confié ne fait-il pas allusion à un supérieur et à un supérieur légitime ? Avant sa révolte, Satan avait donc reçu en partage notre terre comme son domaine, et il s'attribue ici le droit d'en transmettre la domination. Il n'oublie qu'un point : c'est qu'en raison de sa révolte, le règne qui va maintenant, commencer n'est point la continuation du sien. Le véritable antécédent du règne de Jésus, ce ne sont pas les royautés de ce monde, c'est la souveraineté israélite, établie en Sion par l'Eternel (Psaume 2). Et celle-là, c'est le précurseur qui la lui a transmise de la part de Dieu. - En même temps que, par cette expression : m'a été confié, Satan se reconnaît le vassal de Dieu, par les mots suivants : et que je donne tout cela à celui que je veux, il se déclare maître absolu dans l'administration de ce domaine. Ici encore il ne ment pas absolument. Satan a certainement un pouvoir immense dans les choses humaines. Il a le pouvoir d'élever l'homme qu'il adopte comme son favori au plus haut degré de la puissance terrestre. L'expérience de tous les siècles l'a démontré ; et Jésus le reconnaît lui-même quand, dans le quatrième évangile, il lui donne le titre de prince de ce monde. - Il faut sans doute rapporter le pronom αὐτῶν au pluriel βασιλείας, du v. 5.
Verset 7. On a trouvé invraisemblable la condition que met Satan à la cession de son domaine. Le piège est trop grossier ; le dernier Israélite aurait repoussé avec horreur une pareille proposition. Mais d'abord il ne faut point négliger la particule οὖν, donc, qui lie cette parole à la précédente et légitime la condition que met Satan à son offre. Si le Messie est appelé à lui succéder et si cette succession doit avoir lieu selon les règles, il doit y avoir transmission d'autorité. Puis l'acte de se prosterner, qui, en soi, est sans doute un hommage divin, se pratique en Orient envers tout supérieur, en vertu de la portion du pouvoir divin qui lui est déléguée. Car derrière tout pouvoir, on voit toujours celui de Dieu dont il émane. Enfin l'on peut supposer avec Weiss (Das Leben Jesu, p. 335) que la forme de cette demande, la condition de la génuflexion, n'est qu'un symbole dont Jésus lui-même s'est servi pour faire comprendre à ses apôtres, en leur révélant ce fait de sa vie intime, le jugement moral qu'il avait porté sur cette seconde suggestion de Satan. En tout cas, que l'acte symbolique de la génuflexion appartienne à la suggestion diabolique ou à la manière dont Jésus l'a communiquée à ses disciples, le sens reste le même. Satan propose à Jésus d'acquiescer dans la marche de son œuvre aux aspirations de l'Israël charnel, de gagner ainsi la faveur populaire et d'obtenir le concours des chefs. A ce compte-là, tout lui réussira facilement ; il ira de triomphe en triomphe, et il sera bientôt à la tête de l'empire universel. Si non, - le diable ne menace pas, mais Jésus comprend, - c'est la lutte avec les pouvoirs terrestres dont il a méprisé le concours ; c'est le rejet national, la haine des chefs ; c'est la croix. Voilà l'alternative dans laquelle Jésus se trouve placé.
Verset 8. Cette fois encore Jésus enveloppe son refus dans une parole scripturaire, Deut.6.13. Luc substitue au terme hébreu et des LXX : Tu craindras, le mot προσκυνήσεις, tu adoreras, qui est plus en rapport avec la parole de Satan, v. 7. - Si Jésus fût entré dans un compromis quelconque avec la puissance terrestre, il eût été entraîné par là dans les calculs de la politique mondaine et dans toutes ces tactiques par lesquelles seules réussissent les entreprises d'ici-bas ; il n'eût pas manqué de finir par avoir recours lui-même à l'emploi de la force, soit pour conquérir, soit pour résister ; il se fût condamné aux ménagements et aux accommodations envers les puissants du jour ; de concession en concession il fût devenu l'Anti-Christ au lieu du Christ. Par sa réponse il a maintenu son indépendance vis-à-vis de tous les pouvoirs humains ; il a conservé le droit de crier : Malheur ! aux scribes et aux pharisiens, et le pouvoir de faire trembler Pilate sur son tribunal ; mais il a signé sa sentence de mort. - Les mots : retire toi de moi, Satan, et car, ont évidemment été ajoutés ici d'après Matthieu.
Versets 9 à 12 : Troisième tentation.