Plus un serviteur de Dieu déploie d'activité au dehors, plus il a besoin de renouveler sa force intérieure dans le recueillement. Jésus aussi était soumis à cette loi. Chaque matin il devait obtenir de nouveau ce qui lui était nécessaire pour le jour qui s'avançait ; car il vivait par le Père (Jean.6.57). Il était sorti avant le jour de la maison de Pierre chez lequel il habitait sans doute. - Au lieu de : lorsqu'il fit jour, Marc dit : comme il faisait encore très obscur (ἔννυχον λίαν). Au lieu de : les foules le cherchaient, Marc dit : Simon et les autres le poursuivirent…, et lui dirent : Tous te cherchent. Au lieu de : Il me faut évangéliser, Marc fait dire à Jésus : Allons, afin que je prêche… Ces nuances s'expliquent sans peine si ces deux textes reproduisent une même narration orale ; mais elles deviennent puériles s'ils procèdent d'une même source écrite ou l'un de l'autre. D'ailleurs, si Luc travaillait sur Marc, comment supprimerait-il ce détail : Et il priait, lui qui relève si volontiers ce trait dans le ministère de Jésus (3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.18 ; 11.1) ? - Si, comme je le pense, Marc avait recueilli les narrations de Pierre, on comprend qu'il ait eu quelques traits plus particuliers à ajouter au récit traditionnel, surtout des traits tels que ceux qu'on lit ici, qui se rapportent au rôle personnel que ce disciple avait joué. En lisant Marc.1.36, on croit entendre le récit de Pierre : « Après l'avoir cherché, nous le trouvâmes priant et nous lui dîmes : Tous te cherchent. » Ces traits, qui manquaient ou qui s'étaient un peu effacés dans la tradition générale, ne se trouvent pas dans Luc. Holtzmann estime que celui-ci a gâté le récit de Marc. Assurément, s'il l'avait sous les yeux ! Mais quel utile ouvrage il aurait fait là !
Verset 43. L'antithèse n'est pas entre l'activité d'évangéliser et celle de guérir, comme on pourrait le penser, mais entre les autres villes et Capernaüm. C'est ce que prouve le καί et la position des mots ταῖς ἑτέραις πόλεσιν. Jésus oppose à l'idée d'un ministère stationnaire celle d'une évangélisation ambulante ; εὐαγγελίζεσθαι, annoncer une nouvelle. Quand on reste au même endroit, le contenu de la prédication cesse d'être une nouvelle. - Le tour dont se sert Marc : ἄγωμεν, « Allons ! Marchons ! » est pris sur le vif. - On peut hésiter entre la leçon alex. ἀπεστάλμην, j'ai été envoyé, et la byz. ἀπέσταλμαι, je suis envoyé. - Weiss prétend que Luc travaillant sur Marc a mal compris le terme ἐξῆλθον (ou ἐξελήλυθα), je suis sorti, de ce dernier. Il aurait indiqué chez celui-ci simplement la sortie matinale de Jésus, et nullement sa mission divine. Mais il est permis de douter que Jésus n'ait voulu dire que ceci : Je suis sorti de si bon matin de la maison pour aller prêcher dans le voisinage.
Verset 44. La leçon alex. εἰς τὰς συναγωγάς est plus difficile et par conséquent plus vraisemblable que le ἐν ταῖς συναγωγαῖς du T. R. ; elle exprime une notion de mouvement : Jésus apportait la bonne nouvelle aux assemblées réunies dans les synagogues. - Quoi qu'en disent les partisans du texte alex. à tout prix, la leçon τῆς Ἰουδαίας, de la Judée, est absurde. Car donner ici à ce mot un sens général, d'après lequel il embrasserait toute la Terre-Sainte, n'est nullement motivé ; il en était autrement 1.5.
Sur la question générale des miracles de Jésus, voir à 5.17-26, à la suite de la guérison du paralytique.
II
Depuis l'appel des premiers disciples jusqu'à la nomination des Douze (5.1 à 6.11).
Jusqu'ici Jésus a prêché sans être suivi d'un cortège de disciples permanents. Mais à mesure que son œuvre grandit, il sent le besoin de lui donner plus de consistance, et de s'attacher comme disciples réguliers ceux que le Père lui a amenés comme premiers croyants. Cette phase nouvelle est aussi celle où le nouvel ordre de choses, en faisant son apparition publique, se heurte à l'ancien et où les conflits commencent à éclater.
Ce cycle comprend six récits :
- 1. La vocation des quatre premiers disciples (5.1-11).
- 2 et 3. Deux guéri-sons, celle du lépreux et celle du paralytique (5.12-16 et 5.17-26).
- 4. La vocation de Lévi, avec les circonstances qui s'y rattachent (5.27-39).
- 5 et 6. Deux conflits relatifs au sabbat (6.1-11).
1. La vocation des quatre disciples.
Les compagnons de Jésus dans la scène précédente n'avaient pas été nommés par Luc (ils lui demandèrent, 4.38 ; elle les servit, 4.39). D'après Marc.1.29, c'étaient Pierre, André, Jacques et Jean. Ce sont précisément ces mêmes jeunes gens que nous retrouvons dans ce récit. Après être revenus avec Jésus des bords du Jourdain, ils étaient rentrés au sein de leurs familles et avaient repris leurs anciennes occupations. Mais Jésus leur destinait un autre rôle. Ils devaient recueillir ses enseignements, devenir les témoins constants de ses œuvres, et recevoir de lui une éducation morale journalière. Pour cela il était indispensable qu'ils l'accompagnassent habituellement. En les appelant à quitter leur profession terrestre et en leur en assignant une toute spirituelle qui excluait la première, Jésus fondait, à proprement parler, le ministère chrétien. Car c'est précisément là la ligne de démarcation entre le simple chrétien et le ministre, que le premier réalise la vie de la foi sous la forme d'une vocation terrestre quelconque, tandis que le second, dispensé par son Maître de toute profession particulière, peut se consacrer tout entier à l'œuvre spirituelle dont il le charge. Telle est la position nouvelle à laquelle Jésus élève ces jeunes pêcheurs. C'est plus que la simple foi ; c'est moins que l'apostolat ; c'est le ministère, la base générale sur laquelle s'élèvera l'apostolat.
Une vocation semblable à celle qui est ici racontée est retracée par Marc.1.16-20 et par Matthieu.4.18-22. Est-ce le même fait sous deux formes différentes ou faut-il admettre deux vocations des mêmes individus ? C'est une question que nous examinerons en terminant l'étude de notre récit.
Versets 1 à 3 : La situation générale.