Le récit de Luc est très sobre : « Le diable lui dit. » Un entretien peut avoir lieu d'esprit à esprit, comme lorsqu'il est dit que Dieu parla à un prophète ; ce qui ne suppose point nécessairement une apparition visible. L'expression de Matthieu : « Le tentateur s'étant approché de lui, » ferait plus facilement penser à une apparition corporelle. Mais ce sens même n'est point, nécessaire. Jésus, pressentant la lutte de Gethsémané, dit (Jean.14.30) : « Le prince de ce monde vient. » Et cependant, Satan n'a point paru personnellement. L'Ecriture ne mentionne pas une seule apparition visible de Satan. Nous sommes donc conduits à entendre le mot dit, chez Luc, d'un parler intérieur, analogue à ces suggestions malignes qui se font parfois sentir au cœur du fidèle d'une manière à peine perceptible. - Les mots : Si tu es Fils de Dieu, n'expriment pas un doute ; ils signifient : « Puisque tu es maintenant assuré d'être… » Satan fait allusion à l'allocution divine dans le baptême. Il veut engager Jésus à mettre son état extérieur, qui est en ce moment si déplorable, en rapport avec sa sublime position d'être étroitement uni à Dieu. Il ne faut pas paraphraser ces mots par ceux-ci : « Si tu es le Messie. » Il ne s'agit pas d'une charge, mais d'une qualité, de la relation personnelle entre Jésus et Dieu. C'est ce qu'indique l'absence d'article devant le mot Fils : « Si tu es Fils de Dieu. » Voir à 3.22. - Le singulier cette pierre, chez Luc est bien plus pittoresque que le pluriel chez Matthieu.
Mais qu'y aurait-il eu de criminel dans l'acte suggéré par Satan ? On a dit qu'il n'était pas permis à Jésus d'employer au service de sa personne la puissance miraculeuse qui lui avait été donnée. Pourquoi pas aussi bien qu'au service d'autrui ? La loi morale n'ordonne pas d'aimer son prochain plus que soi-même. Je pense que la suggestion avait une portée plus sérieuse et plus profonde. Satan voulait, à l'occasion et par le moyen de la faim dont Jésus était pressé, le pousser à abandonner la voie humble dans laquelle il avait marché jusqu'alors et qui est imposée à tout fidèle, pour y substituer l'emploi arbitraire de la puissance surnaturelle qui venait de lui être confiée en vue de l'établissement du règne de Dieu. S'il cédait aujourd'hui à cette sollicitation, il devrait le faire aussi en d'autres occasions. S'il le faisait pour lui-même, il devrait le faire aussi pour d'autres, pour le monde entier. Quel droit aurait-il eu, par exemple, de répondre par un refus à cette demande des Juifs, Jean.6.34 : « Donne-nous toujours de ce pain-là » (le pain miraculeux donné au jour de la multiplication). Où cela l'aurait-il conduit à la longue ? A substituer à l'idéal divin d'une vie humaine sanctifiée jusque dans ses souffrances et ses privations, l'idéal charnel d'une vie d'abondance et de jouissance ? C'aurait été, quant à lui-même, rompre arbitrairement les conditions de la vie terrestre, telle qu'il l'avait acceptée, rétracter son abaissement, son incarnation ; et, quant au monde, Jésus se serait par là consacré à l'établissement d'un état de choses d'où il aurait dû chasser, à grands coups de prodiges, toutes les misères terrestres, et cela sans que cette restauration extérieure fût le résultat de l'abolition du péché. C'eût été renverser le programme de sa mission. Car il venait non pour supprimer la souffrance, mais pour donner à l'homme la force de s'en remettre pleinement à Dieu dans la souffrance. C'est là le sens de la parole scripturaire qu'il cite en réponse à la suggestion de Satan.
Verset 4. Cette parole est tirée de Deut.8.3. Le terme : l'homme, dans la bouche de Jésus, prouve à Satan que Jésus, malgré sa dignité de Fils de Dieu, est résolu à maintenir intactes les conditions de son existence humaine. Cette portée de la réponse de Jésus ressort plus nettement, si l'on retranche avec quelques Mjj. byz. l'article devant ἄνθρωπος. Cette parole résume l'expérience d'Israël durant la traversée du désert. Moïse déclare que Dieu peut entretenir la vie humaine par d'autres moyens que le pain, par la manne, par exemple ; qu'il le peut même sans moyen matériel quelconque, par la seule puissance de sa volonté créatrice. - Les mots : mais de toute parole de Dieu, omis par les alex., ont probablement été ajoutés par les copistes sous l'influence des LXX ou de Matthieu. L'idée qu'ils expriment ressort d'elle-même de l'opposition à la négation précédente.
Par ce refus, Jésus s'engage à s'en remettre à son Père, durant toute sa carrière messianique, pour la satisfaction de ses besoins terrestres. Chaque jour, il lui demandera et attendra de lui, comme l'un de nous, son pain quotidien ; il souffrira la fatigue, la soif, le dénuement, sans avoir recours à aucun moyen arbitraire de soulagement. La conscience qu'il a de sa dignité de Fils de Dieu, ne le fera pas sortir un instant de son humble état de Fils de l'homme, et cet exemple fera loi pour les siens et déterminera d'avance toute la nature de son règne. L'intelligence distincte de ce principe, ainsi que le rejet conscient du principe opposé, voilà ce que Jésus a dû retirer de cette première lutte ; voilà ce que les disciples ont dû conclure du récit que leur en a fait le Seigneur.
Versets 5-8 : Seconde tentation.