Quelle émotion ne produirait pas aujourd'hui la prédication d'un homme qui, revêtu de l'autorité d'une mission divine, proclamerait tout à coup l'avènement prochain du Seigneur et l'imminence du jugement ! Telle fut l'apparition de Jean en Israël. - L'expression : qui sortaient (v. 7), se rapporte au pèlerinage des populations sortant en foule des endroits habités pour se rendre au désert (comp. 7.24). Dans Matthieu, c'est à une troupe de pharisiens et de sadducéens, qu'est adressée cette même allocution. Il s'agit évidemment, dans cet évangile, d'un fait particulier ; de là l'emploi de l'aoriste εἶπεν, il leur dit, au lieu de l'imparfait de Luc. Weiss trouve que ni dans l'un, ni dans l'autre cas, le ton du discours ne convient bien à la disposition des auditeurs ; car ils paraissent réellement disposés à se repentir puisqu'ils viennent se faire baptiser. Mais Jean lisait dans ces cœurs. Il comprenait - la confession que tous lui faisaient avant le baptême avait pu l'éclairer à cet égard - que cette cérémonie, semblable à ce qu'est pour plusieurs aujourd'hui encore la sainte Cène, était pour la plupart un acte méritoire, sauvant par le fait même sans renouvellement du cœur et de la vie. C'est cette ruse, chef-d'œuvre de la méchanceté naturelle du cœur humain, que Jean caractérise par l'apostrophe : race de vipères. Par là il compare les auditeurs qui viennent à son baptême comme à une cérémonie propre à leur assurer l'entrée du royaume messianique, à des pontes successives de serpents sortant tout vivants du ventre de leur mère. Ce terme sévère est opposé au titre d'enfants d'Abraham, et paraît même faire allusion à un autre père, celui que Jésus désigne expressément ailleurs (Jean.8.37-44). Cette expression figurée, ainsi que l'image des pierres (v. 8), appartiennent, comme dit Keim, au « langage du désert[1]. » Dans cet essai d'éluder le devoir de la repentance au moyen du signe de la repentance, Jean reconnaît la suggestion d'un conseiller plus habile que le cœur de l'homme ; de là la question suivante : qui vous a montré ?… Ὑποδείκνυμι : donner un conseil à l'oreille, suggérer. Le choix de ce terme exclut le sens de Meyer : « Qui vous a rassurés, en vous persuadant que votre titre d'enfants d'Abraham vous soustrairait à la colère divine ? » - La colère à venir est le grand jugement messianique dont les prophètes avaient si souvent menacé Israël.
Verset 8. La liaison est celle-ci : « Le baptême si mal célébré ne sert de rien. Si donc vous voulez réellement échapper, faites… » Les fruits conformes à la repentance sont ces actes de justice, d'équité, d'humanité, énumérés v. 10-14, dont la pratique consciencieuse, sous le régime de la loi, achemine l'homme à la foi (Act.10.35). - Mais Jean craint qu'au moment où leur conscience commence à se remuer, ils ne la tranquillisent, en se rappelant leur qualité d'enfants d'Abraham. Μὴ ἄρξησθε, littéralement. : « ne commencez pas…, » c'est à-dire : « Et dès que ma voix vous trouble, ne vous mettez pas à vous rassurer en disant. » Matthieu dit μὴ δόξηητε, ne pensez pas, forme qui indique plutôt la prétention illusoire. Sur l'usage abusif que faisaient les Juifs du titre d'enfants d'Abraham, voir Jean.8.38-89 ; Rom.4.1 ; Jacq.2.21. C'est à la postérité d'Abraham, sans doute, que sont faites les promesses, mais les ressources de Dieu sont illimitées. Si Israël vient à lui manquer, il peut se créer d'un mot un nouveau peuple. En disant : de ces pierres-ci, Jean montre du doigt, les pierres du désert ou des bords de la rivière. Cet avertissement est trop solennel pour n'être qu'une supposition en l'air. Jean connaissait les prophéties ; il n'ignorait pas que Moïse et Esaïe avaient annoncé le rejet d'Israël et la vocation des païens. C'est par cette perspective menaçante qu'il cherche à ranimer le zèle de ses contemporains. La vraie descendance d'Abraham n'est pas celle de la chair ; c'est celle de la foi, comme le développe Paul (Rom.9.6-8). Le Deutéronome opposait déjà dans le même sens la circoncision de la chair à celle du cœur (30.6).
Point de fraude du cœur ! Point d'illusion ! car le jugement sera saint ; c'est le sens de v. 7-8. Et de plus il est imminent, ajoute le v. 9. Donc : pas de renvoi !
Verset 9. Ἤδη δὲ καί : Et de plus déjà…, » c'est une forte gradation. L'image est celle d'un verger rempli d'arbres fruitiers. Jean voit l'invisible cognée appliquée déjà au tronc de chacun de ces arbres. Au premier signal, elle s'enfoncera dans les troncs stériles. Cette image est en rapport avec celle des fruits, au v. 8. Les présents est coupé, est jeté, pourraient indiquer l'imminence ; mais ils sont plutôt, je pense, l'expression de l'idée, de la loi inévitable : « Voilà comment on traite de tels arbres. » C'est ici l'emblème du jugement au-devant duquel marche Israël en raison de la venue prochaine du Messie. L'image s'applique à la fois au jugement national, la ruine du peuple, impénitent et incrédule, et au jugement de chaque individu, deux notions qui ne sont point, séparées dans la conscience de Jean. Dans le cas spécial que retrace Matthieu, ce langage mécontenta profondément ceux des chefs du peuple qui étaient venus auprès de Jean. Etaient-ils venus dans l'intention de se soumettre à son baptême ? L'expression de Matthieu ἔρχεσθαι ἐπὶ τὸ βάπτισμα, venir au baptême, ne le dit pas aussi expressément que celle qu'emploie Luc en parlant des foules : pour être baptisés. Ils étaient probablement indécis ; ils voulaient voir et entendre. Cette allocution foudroyante les décida. Ils se retirèrent indignés et rompirent avec Jean. Ainsi s'expliquent la parole 7.30 : « Ne se faisant pas baptiser par lui, » et le reproche de Jésus 20.5 : « Pourquoi donc n'y avez-vous pas cru ? »
Versets 10-14 : Les directions particulières.
Elles sont introduites par une question adressée à Jean par les foules en général (v. 10) : Qu'est-ce donc que ce fruit de repentance qui doit accompagner le baptême ? Après cela les diverses classes d'auditeurs s'approchent successivement pour réclamer les prescriptions spéciales, appropriées à leur position.
Notes
[1] Winer, Healwörterbuch, dit sur Jéricho : « Ce lieu eût pu passer pour un paradis, sans les serpents venimeux qui y habitaient. »