Nous trouvons ici une formule de conclusion semblable à celles que nous avons déjà rencontrées précédemment (1.66 ; 80 ; 2.40 ; 52) et auxquelles elle fait suite. C'est la clôture du tableau du ministère de Jean. - L'expression πολλὰ καὶ ἕτερα, beaucoup et d'autres choses, confirme ce qu'indiquait déjà l'imparfait il disait (v. 7) : c'est que Luc n'a voulu donner qu'un sommaire des prédications de Jean. Le terme εὐηγγελίζετο, littéralement il évangélisait, se rapporte à l'élément des promesses messianiques dans ces prédications. Il n'exhortait, ne menaçait pas seulement ; il promettait aussi. Peut-être l'accusatif τὸν λαόν, le peuple, est-il l'objet des deux verbes réunis ; car παρακαλεῖν se construit avec les deux accusatifs de la personne et de la chose.
Verset 19. Cet Hérode, souverain de Galilée, est celui dont il a été parlé au v. 1, Hérode Antipas. - Le nom Φιλίππου, de Philippe, dans le T. R., est une glose tirée de Matth.14.3 ou Marc.6.17. Ce Philippe, frère d'Antipas, vivait en simple particulier à Jérusalem. Il avait épousé sa nièce Hérodias, petite-fille d'Hérode le Grand. Il avait été déshérité par son père. Hérode Antipas, en se rendant à Rome, passa par Jérusalem, où l'ambitieuse Hérodias gagna ses bonnes grâces ; elle l'engagea à l'épouser, et le mariage eut lieu au mépris de la loi après le retour d'Antipas. Hérodias avait de son premier mari une fille nommée Salomé, qui la suivit à la cour d'Antipas et qui devint l'occasion du meurtre de Jean-Baptiste.
Verset 20. Les expressions de ce verset trahissent l'indignation. Le coloris hébraïque est évident ; on croit lire un Vajoseph rajischelach dans la source du récit de Luc (Gen.4.2). Weiss le reconnaît lui-même (à 20.11). Ainsi seulement s'explique la construction προσέθηκε… κατέκλεισεν ou selon l'autre leçon καὶ κατέκλεισεν. Nous exprimerions le ἐπὶ πᾶσι par : « il mit le comble à tous ses crimes. »
Le récit de Luc se distingue de celui des deux autres synoptiques en ce qu'il mentionne à ce moment-ci l'emprisonnement de Jean, tandis que les deux autres y font une simple allusion (Matth.4.12 ; Marc.1.14) et racontent plus tard le fait dans tous ses détails (Matth.11.2 ; 14.6 et suiv. ; Marc.6.17 et suiv.). Luc veut évidemment en finir avec ce qui concerne le ministère de Jean, avant de passer à l'histoire de Jésus. Le récit 7.18 a trait en effet à la personne de Jésus plus encore qu'à celle de Jean. - Voir du reste à 4.14.
Sur Jean-Baptiste
I. Origine du récit.
D'après Weiss, Luc a travaillé dans cette partie sur Marc et sur le Matthieu apostolique. Le v. 7 trahit une réminiscence de Marc.1.5 ; et les discours suivants sont empruntés au Matthieu primitif. Mais si Luc a emprunté à Marc le terme d'ἐκπορεύεσθαι, sortir, pourquoi a-t-il omis le détail infiniment plus important mentionné par Marc de la confession des péchés qui précédait le baptême ? Et si le résumé des prédications de Jean-Baptiste est tiré de Matthieu, où Luc a-t-il donc puisé le passage si remarquable v. 10 et suiv., qui ne se trouve pas chez Matthieu et pas davantage chez Marc ? Dans un autre document ? Evidemment. Mais ce document ne pouvait contenir uniquement ces quelques lignes ; il devait renfermer le récit entier du ministère de Jean. Et dans ce cas, n'est-il pas naturel d'admettre que c'est la la source réelle de Luc ? Les différences dans le compte-rendu s'expliquent bien plus aisément de cette manière. - Selon Holtzmann v. 1-6 et 7-9 sont tirés du Marc primitif dont Luc a retranché les détails ascétiques sur la vie de Jean, en compensant cette omission par les déterminations chronologiques (v. 1 et 2) et en prolongeant la citation des LXX (v. 5 et 6). Ce système de compensation entre des éléments si disparates conviendrait-il à un écrivain sérieux ? Puis les v. 10-14 seraient tirés d'une source particulière à Luc. Cette source ne renfermait donc que ces quatre versets ? v. 15-17 seraient en partie de l'invention de Luc (v. 15) et en partie tirés du Marc primitif ; enfin v. 18-20 seraient tirés d'un passage du Proto-Marc conservé Marc.6.17-29. Quelle fabrication ! Quelle mosaïque ! Nous voilà ramenés au procédé de composition si bien persiflé par Schleiermacher dans sa critique de l'Evangile primitif d'Eichhorn. Et c'est Luc qui aurait introduit pour le plaisir des oreilles grecques l'hébraïsme du v. 20 !
II. La crédibilité du récit.
Le fait de l'apparition de Jean-Baptiste est constaté en dehors même de nos évangiles par le récit de l'historien juif Josèphe (Antiq. XVIII, 5, 1 et 2). Celui-ci raconte comment Hérode Antipas, pour épouser sa belle-sœur Hérodias, renvoya sa première femme, la fille du roi d'Arabie Arétas, et s'attira par là une guerre qui aboutit pour lui à une terrible défaite. Là-dessus Josèphe ajoute : « Or il y en eut parmi les Juifs qui estimaient que l'armée d'Hérode avait péri par la colère de Dieu, parce qu'il était puni pour avoir fait mourir Jean, surnommé le Baptiste. En effet, Hérode l'avait mis à mort, quoique ce fût un homme juste qui encourageait les Juifs à la vertu et qui leur recommandait d'exercer la justice les uns envers les autres et de pratiquer la piété envers Dieu, puis de venir ainsi à l'eau du baptême. Car c'est ainsi que ce lavage serait agréable à Dieu, s'ils en usaient, non pour expier quelque péché particulier, mais pour obtenir la pureté du corps, vu que l'âme serait déjà purifiée par la justice. Et comme on accourait de toute part, - car les esprits étaient excessivement exaltés à l'ouïe de ces discours, - Hérode, craignant que son éloquence persuasive ne les poussât à quelque révolte - car ils paraissaient prêts à faire tout ce qu'il leur conseillerait - estima que le meilleur parti à prendre était, avant qu'il ne suscitât quelque chose, de le prévenir en le faisant mourir. Jean, ayant donc été saisi à cause de ce soupçon, fut envoyé à Machéronte, la forteresse dont nous avons parlé, où il fut mis à mort. Et les Juifs pensaient que c'était pour la punition d'Hérode que son armée avait péri, Dieu étant irrité contre lui. »
L'accord général entre le récit de Josèphe et celui de Luc est évident. Il y a cependant entre les deux un certain nombre de différences qui attestent l'indépendance de celui de Luc et desquelles ressort sa supériorité sur celui de l'historien juif.
1o Luc fait parfaitement ressortir le côté spirituel dans le baptême de Jean : la repentance de la part de l'homme et la promesse du pardon de la part de Dieu. Josèphe fausse tout le point de vue de Jean en lui attribuant, d'après les anciennes notions esséniennes, l'idée que le baptême purifie le corps, à la condition que le baptisé ait auparavant purifié son âme par la justice. Le baptême complète quant au corps la préparation au salut. Lequel a le mieux compris Jean ? Il suffit, comme l'observe Weiss, du fait que Jean invitait à un baptême unique, non répété, pour montrer que c'est Luc qui a compris le sens attaché par Jean à ce rite.
2o D'après Josèphe, le motif de l'emprisonnement et du meurtre de Jean fut de nature politique. Luc indique une raison plus profonde et plus secrète de ce crime, raison qui naturellement ne resta connue que des initiés ; ce fut la franchise avec laquelle Jean blâmait son second mariage. Les deux raisons ne s'excluent point. Au contraire, les reproches de Jean dont parle Luc, pouvaient accroître le danger de soulèvement que relève Josèphe. Mais on comprend aisément que le seul motif qu'on laissa circuler dans le public, fut la raison d'Etat qu'indique Josèphe.
3o L'omission de tout élément messianique dans la prédication de Jean est un trait remarquable du récit de Josèphe. Elle est évidemment intentionnelle. Cet historien voulait se réserver la possibilité d'offrir à Vespasien, son impérial protecteur, l'hommage du titre de Messie. Mais ce qui prouve bien que la promesse de l'avènement prochain du Messie avait réellement dans la prédication de Jean la place que lui attribue Luc, c'est cette crainte d'un soulèvement national qu'éprouvait Hérode, d'après Josèphe lui-même. Car, comme l'observe Weizsæcker, une révolution n'était à craindre qu'en relation avec le fanatisme messianique.
4o Les araméismes, dont est parsemé le récit de Luc, ne permettent pas de penser à un emprunt fait à Josèphe et sont l'indice d'une source plus ancienne et plus rapprochée des faits.
III. Le caractère divin de la mission de Jean.
Rien de plus incompréhensible au point de vue purement humain que l'apparition et la conduite de Jean-Baptiste. Voici les faits d'après nos quatre récits évangéliques. Un jeune homme sort du désert où il a vécu depuis son enfance et annonce le prochain avènement du Messie. Il invite solennellement le peuple à se préparer à cet événement décisif par un retour sincère à Dieu et à sa loi et par une lustration par laquelle il se déclarera lui-même complètement souillé, mais qui sera pour tout Israélite repentant le gage du pardon de ses péchés et de l'accès au royaume du Messie. Cette prédication à la fois austère et encourageante trouve entrée dans les cœurs ; les foules accourent ; plusieurs même sont disposés à reconnaître Jean pour le Messie. Mais au moment où le Baptiste - c'est le nom que le peuple lui a donné - est arrivé au faîte de la considération publique, se présente un inconnu, plus jeune que lui, sans notoriété, sans apparence. Aussitôt que Jean le voit venir au baptême, il s'efface devant lui ; il lui cède la première place et déclare hautement qu'il ne se sent pas digne de remplir vis-à-vis de lui un office d'esclave. Comment expliquer cette manière d'agir de celui qui était en pleine possession de la faveur populaire envers celui qui survient ainsi, sortant de la plus profonde obscurité ? Ou bien il y a ici une scène de compérage, jouée par deux jeunes charlatans qui ont comploté de tromper le peuple ; ou bien, s'il est impossible d'élever un pareil soupçon contre l'héroïque censeur d'Hérode, nous devons reconnaître dans ces faits une action divine par laquelle le précurseur avait été appelé, préparé, instruit en vue du rôle qu'il aurait à remplir à l'égard d'un plus grand que lui, action qui, le moment venu, lui a donné la force de faire ce qui coûte le plus à l'homme et de prononcer cette parole sublime : « Il faut qu'il croisse et que je diminue. » M. Renan, ne voulant admettre ni l'une ni l'autre de ces deux alternatives, a été réduit à créer d'imagination une histoire absolument nouvelle, que les documents ne justifient point.
On a objecté contre la vérité du récit évangélique que dans ces conditions-là Jésus n'aurait pu désigner Jean, ainsi qu'il le fait plus tard, comme le plus petit dans le royaume des cieux. Jésus va plus loin encore ; il le met au-dessous du plus petit dans ce royaume, parce qu'en réalité Jean n'y est point entré lui-même. Il est demeuré, quant à sa vie intérieure et malgré la lumière supérieure qu'il a reçue, au point de vue de l'Ancien Testament et n'a point accepté l'esprit nouveau dont Jésus a été le porteur. Mais de ce fait, on tire une nouvelle objection : Comment lui qui avait rendu témoignage à Jésus, ne s'est-il pas rattaché à lui ? Rien ne prouve mieux que ce fait inattendu la parfaite vérité de nos récits évangéliques. Nul inventeur assurément, n'eût attribué une telle conduite au précurseur. On se l'expliquera si l'on tient compte de deux faits : 1o La mission que Jean avait à remplir auprès d'Israël tout entier. Il devait à ce peuple son témoignage, et ce témoignage il ne pouvait le rendre efficacement qu'en conservant une position indépendante par rapport à celui qui en était l'objet. Il devait dire : là ! non : ici ! 2o Le point de vue de Jean lui-même. Nous le connaissons par le résumé de sa prédication que nous venons d'étudier. Il voyait surtout dans le Messie le juge d'Israël (v. 7-9), celui qui, après avoir purifié la théocratie par le retranchement des rebelles, établirait un nouvel état de choses extérieur, comme l'ancien, mais complètement sanctifié ; et il attendait ce moment pour y entrer lui-même. On conçoit dès lors sa déception, lorsqu'il vit la marche absolument différente que prenait l'œuvre de Jésus. Voir à 7.18 et suivants. L'invraisemblance même que l'on reproche au récit évangélique est la meilleure garantie de sa vérité.
II
Le baptême de Jésus (3.21-22).
La relation entre Jésus et Jean ressemble à celle de deux astres qui se suivraient dans toutes les phases de leur cours respectif. L'annonce de leurs naissances, leurs naissances, le commencement de leurs ministères publics, leurs morts se succèdent à courts intervalles. Et pourtant ces deux hommes si rapprochés spirituellement par la nature de leur carrière, ne se sont rencontrés qu'une fois en leur vie. La course rapide de l'un a traversé pendant un instant l'orbite de l'autre ; puis ils se sont écartés l'un de l'autre pour suivre chacun sa voie divinement tracée. C'est ce moment unique de leur contact personnel que va nous retracer le récit suivant.