Il y a une différence marquée entre le ἦλθε, arriva, du v. 7 et le ἤγγιζε, approchait, du v. 1. Le terme approchait nous replaçait à un ou deux jours avant la Pâque ; le mot arriva désigne le commencement du jour de l'immolation de l'agneau, du 14. D'ordinaire on conclut de là que le moment ainsi désigné ne peut être que le 14 au matin. C'est à tort. D'après la manière de compter juive, le 14 commençait légalement la veille du jour précédent entre les deux soirs, à l'approche du coucher du soleil, de sorte que la soirée du jour que nous appelons le 13, ainsi que la nuit qui le suivait, appartenait déjà au 14. L'expression ἦλθε, arriva, s'applique donc non au matin du 14, mais à la veille au soir, entre 5 et 6 heures.
Les expressions de Matthieu et de Marc, sans être aussi précises, ne conduisent pas nécessairement à un sens différent. En effet Marc.14.12, dit : « Au premier jour des pains sans levain où l'on immolait…, » et Matthieu : « Le premier jour des pains… » ; ce qui ne diffère réellement pas de Luc. Chrysostome, Ewald et d'autres ont déjà compris ainsi cette date. L'objection que tire Weiss de l'expression ἐν ᾗ ἔδει θύεσθαι, « dans lequel il fallait immoler…, » ne prouve rien ; car ce ἔδει, il fallait, s'applique au soir précédent, qui rentrait déjà dans le 14, non moins qu'au matin de ce jour (voir Schanz, p. 501). Keil et M. Chastang objectent que si Jésus, dans l'ordre qu'il donnait, avait eu en vue ce que nous appelons la soirée du 13, les apôtres n'auraient pas eu le temps suffisant pour acheter, immoler et rôtir l'agneau. Mais l'agneau devait être acheté déjà depuis le 10 du mois[1], et de 6 à 9 heures du soir il y avait, amplement le temps de faire les préparatifs nécessaires pour le repas[2]. Tuer et rôtir l'agneau pouvait, se faire en peu d'heures. Il n'y a donc nulle impossibilité à placer au soir, veille du 14, l'exécution de cette commission donnée par Jésus. Mais cela n'est pas seulement possible ; c'est vraisemblable, c'est nécessaire ; car le 14 au matin, il eût été trop tard pour se procurer un appartement pour le soir même. Strauss le reconnaît[3] : « En raison de l'affluence des pèlerins étrangers, il était naturellement difficile et même impossible de trouver au matin du premier jour de la fête (le 14), pour le soir même, un local non encore retenu. » On s'y prenait donc un jour au moins à l'avance. Déjà Clément d'Alexandrie donne, par cette raison, au 13 le nom de προετοιμασία, pro-préparation. Le 14 était la préparation proprement dite, parce qu'en ce jour on immolait l'agneau ; le 13, la pro-préparation, parce que, comme dit Clément, en ce jour on consacrait les pains sans levain et l'on prenait toutes les autres mesures en vue du repas pascal[4]. Il résulte de là, par conséquent, que la question que Matthieu et Marc mettent dans la bouche des disciples : « Où veux-tu que nous te préparions la pâque ? » se place beaucoup plus naturellement au soir du 13, qu'au matin du 14. Il importe peu que l'initiative des préparatifs soit attribuée à Jésus (Luc) ou aux disciples (Matthieu et Marc). Sur ce point, le récit de Luc paraît être plus exact, puisqu'il rappelle aussi lui-même au v. 9 la question des disciples, tout en la replaçant dans son vrai milieu. - Luc seul mentionne le nom des deux apôtres choisis ; il a donc emprunté ce détail a sa source particulière, ou bien dira-t-on qu'il l'a inventé ? Mais comment ce procédé s'accorderait-il avec l'animosité qu'on lui prête contre Pierre[5] ? - Jésus devait avoir un but en choisissant spécialement ces deux disciples. Nous verrons bientôt, en effet que c'était ici une mission de confiance et qu'il avait des raisons pour n'en charger que les plus sûrs et les plus intimes de ses amis.
Notes
[1] M. Chastang demande où j'ai trouvé que l'agneau devait être mis à part dès le 10 ? Ignore-t-il donc le premier article de la loi pascale, Ex.12.3, qui a toujours été scrupuleusement, observé par les Juifs ?
[2] M. Chastang allègue contre cette explication toute une série d'actes indispensables, comme le temps nécessaire pour arrêter la salle du repas, pour dresser les sièges des convives, pour préparer le vin et les herbes amères… Mais Jésus avait déjà pourvu au choix de la salle. Celle-ci était toute préparée et garnie, et ce n'était pas si long d'acheter une cruche de vin et d'apprêter une salade, si même l'hôte n'avait pas pourvu à tout cela.
[3] Leben Jesu fur das deutsche Volk, p. 533.
[4] « Dans ce jour (le 13) avait lieu la consécration des azymes et la pro-préparation de la fête. » (Fragment de son livre περὶ τοῦ πάσχα conservé dans le Chronicon paschale.).
[5] Baur n'est pas embarrassé pour si peu de chose. C'est ici. selon lui, une malice de Luc qui veut, stigmatiser ces deux chefs des Douze, comme représentants du vieux judaïsme.