Le préambule présente dans nos trois synoptiques des différences d'expressions assez marquées, mais le sens est le même. Les adversaires se sont placés à l'écart, de manière à n'être pas observés, mais à pouvoir bien constater tous les termes de l'entretien suivant (παρατηρήσαντες observant, épiant). En ce moment arrivent des gens qui ont été dressés avec soin en vue du rôle qu'ils ont à jouer (ἐγκαταθέτους, apostés). Ils se présentent hypocritement comme justes, c'est-à-dire comme venant pressés par un scrupule de conscience ; en réalité, dans l'intention de tirer de lui un parole qui devienne sa perte. Le pronom αὐτοῦ dépend non de λόγου (une parole de lui), mais du verbe ἐπιλάβωνται : afin de le prendre en faute λόγου, par parole, en parole. On ne pouvait l'accuser d'aucun acte coupable. Les expressions : « à la puissance et à la compétence du gouverneur, » sont significatives : Il sera alors en bonnes mains.
Verset 21. On comprend la perfidie de ces éloges. La soumission des Juifs au pouvoir romain n'était qu'une réticence constante, un perpétuel mensonge. Ils n'attendaient que l'occasion de secouer le joug. Mais tout en gardant eux-mêmes leur masque, ils voulaient, forcer Jésus, au nom de sa parfaite droiture, à se découvrir, pour lui faire payer ensuite par la mort sa courageuse franchise. C'était Satan qui s'approchait disant : « Si tu es le Fils, saute du créneau. » - Ὀρθῶς, sans dévier de la droite ligne de l'épaisseur d'un cheveu ! Λέγειν et διδάσκειν, parler et enseigner, c'est-à-dire décider, puis justifier la décision en en donnant les considérants. Πρόσωπον λαμβάνειν, affreux barbarisme pour des lecteurs grecs ; prendre le visage, pour dire : tenir compte des circonstances extérieures, du pouvoir et de la richesse des personnes avec qui l'on a affaire. Ce terme ne se trouve ici que dans Luc qui, s'il copiait les autres, l'aurait ainsi introduit à dessein dans le récit de ses devanciers, sans doute pour blesser l'oreille de ses lecteurs ! - Ὁδὸς θεοῦ, la voie de Dieu, la ligne sainte tracée par Dieu lui-même dans sa loi. En d'autres termes : « Nous le savons, ce n'est pas la crainte de Pilate qui fera biaiser un homme tel que toi. »
Verset 22. Le piège était celui-ci. Si Jésus répondait affirmativement, c'en était, fait de sa prétention messianique. Un Messie qui rend hommage au pouvoir romain… quel Juif admettra jamais une absurdité pareille ! S'il répond négativement, c'en est fait de lui. Il tombe entre les mains du représentant de l'autorité romaine, qui ne lui fera pas long procès et ne se laissera pas arrêter par la faveur dont le peuple l'entoure. Comme qu'il réponde, il est perdu[1].
Une circonstance confirme cette manière de comprendre le piège qui lui était tendu. Marc et Matthieu racontent que les pharisiens avaient eu soin de s'associer en cette circonstance les Hérodiens. Bleek et Weiss (Matth. p. 475) pensent que la présence de ces derniers, les partisans de la dynastie des Hérodes, avait pour but d'encourager Jésus à répondre négativement à la question posée, et à affirmer l'indépendance nationale, ce qui le livrerait à la merci de Pilate. Mais c'est oublier que si les Hérodiens étaient d'accord avec les pharisiens pour soutenir l'existence d'une souveraineté nationale, ils n'en étaient pas moins en opposition complète avec eux sur le moyen de réaliser cette souveraineté. Les pharisiens la voulaient contre les Romains ; les Hérodiens, avec et par les Romains. « Les Hérodiens, dit, M. Reuss[2], étaient les Juifs qui avaient pris parti pour la famille d'Hérode contre les patriotes (le parti pharisien). » ils étaient les vassaux de César, tandis que les pharisiens étaient les ennemis jurés du sceptre impérial. Nous avons donc dans la réunion des pharisiens et des Hérodiens en ce moment, non l'association de deux partis naturellement rapprochés qui s'appuient mutuellement, mais, comme si souvent dans l'histoire, la coalition de deux partis contraires qui se réunissent pour se défaire d'un ennemi commun. Nous avons déjà remarqué en Galilée un rapprochement semblable (Marc.3.6 ; Luc.13.31-32). On comprend aisément leur tactique. Si Jésus permet de payer le tribut, ce sont les pharisiens qui le dénoncent au peuple, comme reniant les droits de Dieu et les espérances d'Israël et comme se désistant par là de la dignité de Messie. S'il interdit le paiement du tribut, ce sont les Hérodiens qui s'emparent de l'affaire et vont dénoncer Jésus à Pilate comme un rebelle. Jamais, sans doute, dans tout le cours de son ministère, Jésus n'avait couru un si grand péril. Une parole pouvait le perdre (v. 20). Du premier coup d'œil Jésus discerne le piège ; mais il aperçoit aussi le défaut du filet.
Versets 23 à 26. La réponse :
Notes
[1] Weiss, après avoir combattu cette manière de comprendre le piège tendu à Jésus (Leben Jesu, II, p. 455), finit pourtant, par y revenir : « Tout au plus peut-on dire que Jésus en recommandant une politique de neutralité achevait de s'aliéner la sympathie du peuple. » C'est à peu près ainsi que je comprends la chose.
[2] Encyclopédie de Herzog. t. XIII. p. 201.