Il faut évidemment lire avec les alex. ὁ ἕτερος, l'autre. Weiss pense que cette expression est un reste de la parabole primitive où il n'était parlé que de trois serviteurs (voir la parabole des talents dans Matthieu). Mais par le terme ἕτερος, le serviteur se trouve désigné, non d'après son rang de comparution, mais d'après sa dissemblance avec les autres ; c'est le représentant d'une nouvelle catégorie. De là l'emploi de cet adjectif ; comp. 1Cor.12.10. - Le terme ἀποκειμένη signifie : déposée avec soin et bien gardée (Col.1.5). Il avait eu bien soin de ne pas perdre cette somme, et par là il se croyait parfaitement en règle avec son maître ; car il pouvait rendre intact cet argent confié. - La raison alléguée v. 21 et 22 par ce serviteur n'est point un pur prétexte ; sa parole est trop rude pour n'être pas l'expression de son réel sentiment. Mais elle est difficile à comprendre, puisqu'enfin le maître avait mis et semé quelque chose dans sa relation avec lui aussi bien qu'il l'avait fait à l'égard des autres. Dans la parabole de Matthieu, il est plus aisé d'expliquer ces mots ; car le troisième serviteur, ayant moins reçu que les deux autres, pouvait avec une apparence de raison envisager ce qui lui a été confié comme rien, en comparaison de la somme que ceux-ci avaient reçue. Mais cette explication ne convient pas dans la parabole de Luc où tous les serviteurs ont reçu la même somme. Hofmann, Gœbel, Keil, entendent : « Tu t'appropries le fruit du travail des autres sans les faire participer à ce qu'ils ont pu gagner en travaillant pour ton compte. » Mais ce n'est ni ce que disent les termes, ni ce qu'indique le contexte. Il en est de même du sens de Meyer : « Si par malheur j'avais perdu ta mine, tu te serais certainement dédommagé eu reprenant cette valeur sur mon avoir ; » ou bien aussi de celui de Bleek, de Wette, Weiss : « Tu réclames ce que tu n'as pas confié, en demandant non seulement la mine, mais encore ce qu'elle a produit. » Aucune de ces explications ne répondant au sens naturel des expressions, je pense qu'il faut envisager ces mots comme une formule proverbiale qui servait dans le langage ordinaire à désigner un maître exigeant à l'excès. En usant de cette formule reçue, le serviteur veut dire que s'il avait perdu cet argent par une malheureuse spéculation, le maître l'eût impitoyablement puni pour cette perte.
Verset 22. Le maître répond à cette accusation hardie par un argument ad hominem. « Plus j'étais à tes yeux un homme dur, plus tu devais chercher à me satisfaire, en usant pour cela d'un moyen qui ne risquait nullement de te compromettre. » Comme le remarque Gœbel, le maître ne veut pas dire par là qu'en confiant la mine au banquier, il eût fait tout son devoir ; mais enfin il eût agi d'une manière conséquente au jugement qu'il vient de porter sur le caractère de son maître, tandis que sa conduite prouve tout à la fois son indifférence pour les intérêts de celui-ci, et son inconsciente mauvaise foi. Cet homme représente, me paraît-il, un croyant qui n'a pas trouvé le salut en Jésus-Christ aussi brillant qu'il l'espérait ; un chrétien légal qui n'a pas savouré la grâce et ne connaît de l'Evangile que ses exigences morales, il lui semble que le Seigneur donne bien peu pour tout ce qu'il réclame. Avec ce sentiment-là, on fait le moins possible. On pense que Dieu doit être content si nous nous sommes abstenus de mal faire, et si par notre conduite et nos paroles nous n'avons pas vilipendé son Evangile. Ainsi parlerait un Judas mécontent de n'avoir pas trouvé à la suite de Christ les avantages qu'il cherchait en compensation des sacrifices nombreux auxquels la foi l'avait obligé.
Verset 23. Il résulte de cette réponse de Jésus que le chrétien légal, auquel manque la douce expérience de la grâce, au lieu de se plonger dans l'indifférence, devrait logiquement être le plus anxieux des travailleurs. Craindre de mal agir n'est point un motif valable pour ne pas agir. D'ailleurs il existe des moyens d'action qui, plus ou moins fructueux sans doute, mettent à l'abri la responsabilité des serviteurs. Qu'entend Jésus parle banquier ? Seraient-ce ces associations chrétiennes auxquelles chaque fidèle peut confier les ressources qu'il ne sait pas appliquer lui-même ? Ou bien seraient-ce des personnes plus avancées et plus capables que lui, sous la direction desquelles il peut se placer pour travailler utilement au service de Christ (Olshausen, Lange) ? Mais confier l'argent au banquier, ce n'est pas se mettre à travailler sous sa direction ; et pourquoi Jésus parlerait-il dans ce cas d'un banquier, d'un être étranger à la maison du maître, plutôt que de quelqu'un des autres serviteurs ? Hofmann pense à des chrétiens qui n'ont pas eux-mêmes le don d'enseigner et qui doivent dans ce cas fournir à d'autres mieux doués, mais encore étrangers à la foi, le moyen de devenir ce qu'eux-mêmes ne peuvent être. Gœbel voit dans cette remise de la somme au banquier le renoncement à la profession et à l'activité chrétienne, renoncement qui devient un devoir pour celui qui n'a pas le cœur dévoué aux intérêts du Seigneur ; car par là il laisse du moins à d'autres la position qu'il occupe inutilement ; comp. 14.28. Tout cela est peu naturel et n'a que bien peu de rapport avec l'image employée. N'est-il pas plus simple d'entendre par la banque le trésor divin et par l'acte de dépôt réclamé du serviteur un état de prière dans lequel le serviteur, qui se croit incapable d'agir lui-même pour la cause de Christ, peut au moins demander à Dieu de tirer de lui et de sa connaissance chrétienne le parti qu'il trouvera bon. La réponse de Jésus reviendrait donc à ceci : « Si tu ne pouvais travailler toi-même, au moins tu aurais pu montrer ta fidélité en priant. » Comp. le rôle et le sens analogue du marchand Matth.25.9. - Τράπεζα, la table des changeurs (Matth.21.12 ; Jean.2.15). - Ἔπραξα, exegissem (3.13).
Versets 24 à 26. Le châtiment du serviteur infidèle :