« Si révoltant que soit le langage de ce juge, écoutez-le pourtant ; vous avez une leçon à en tirer. » Cette forme rappelle tout à fait l'explication de la parabole de l'économe infidèle : si injuste que fût sa conduite, son exemple renfermait cependant quelque chose à considérer (16.8). - Cette parole d'un homme aussi dur renferme l'hommage le plus éclatant qui puisse être rendu à la puissance de la prière persévérante. Combien plus l'Eglise ne fléchira-t-elle pas par ce même moyen le cœur d'un Dieu qui de toute éternité a résolu de la conduire à la gloire ! - Ses élus, ceux que dans sa prescience il a de toute éternité contemplés et aimés comme siens, en tant que croyants. - L'expression ποιεῖν τὴν ἐκδίκησιν est plus solennelle que le simple ἐκδικεῖν (v. 3 et 5). Il s'agit ici de la (τὴν) grande délivrance finale promise et attendue. - Le βοᾷν, crier, désigne la prière sous sa forme la plus intense, le cri de détresse de l'âme qui se sent abandonnée à elle-même. Le nuit et jour rappelle le πάντοτε, toujours, du v. 1. C'est l'expression la plus énergique de la persévérance.
Les derniers mots, d'après la leçon alex. καὶ μακροθυμεῖν généralement préférée aujourd'hui, ont reçu bien des sens différents. Meyer et Weiss en font, une question, semblable à la proposition précédente : « Et tarde-t-il à leur égard ? » c'est-à-dire, à venir les délivrer ? Réponse : Non ! Mais d'abord ce présent ne convient pas au contexte ; aussi Bleek propose-t-il de faire de μακροθυμεῖ un futur attique, ce qui est évidemment forcé. D'ailleurs, si c'était ici une seconde question liée par καί à la précédente, comment dans ce cas faire abstraction du οὐ μή, qui donne à celle-ci, et par conséquent aussi à la suivante, une tendance fortement affirmative ? Enfin l'idée que Dieu ne diffère pas son intervention, ne s'accorde pas du tout avec la parabole dans laquelle au contraire le juge diffère la sienne ; comp. aussi 18.22 : « Il en viendra, des jours… » Hofmann voit par ces raisons dans les derniers mots, non une seconde question, mais la réponse à la première question : « Ne fera-t-il pas justice à ses élus ? Oui, et s'il tarde, c'est en leur faveur. Il attend pour les délivrer qu'ils aient atteint leur pleine maturité spirituelle. » Cette explication est encore plus forcée que la précédente. Non seulement le sens donné à ce simple καί est inadmissible, mais de plus la réponse donnée par Jésus à la question du v. 7 se trouve évidemment au v. 8 : λέγω ὑμῖν, je vous déclare. Keil, à peu prés comme Hofmann, seulement en faisant de ces derniers mots une réflexion destinée à continuer la réponse affirmative sous-entendue à la suite de la question précédente. « Ne fera-t-il pas justice ? Oui, il le fera ; car en tardant à répondre à leurs cris, il use de miséricorde envers eux ; c'est-à-dire qu'il se sert de ce retard pour purifier leur foi par les souffrances. » Mais cette pensée du progrès spirituel des élus est étrangère à la parabole ; car le juge inique ne songe certes pas au bien de la veuve. Elle est également étrangère à tout le contexte ; car rien dans tout le morceau n'a fait supposer que le retard de la parousie eût lieu en vue de la sanctification des élus. On comprend que Grimm, désespérant de trouver un sens convenable en rapportant le ἐπ’ αὐτοῖς aux élus, ait essayé de l'appliquer aux adversaires de l'Eglise, représentés par la partie adverse du v. 3. Ce rapport est grammaticalement impossible. - Il faut donc, comme le fait Gœbel, abandonner la leçon alex., qui ne présente aucun sens convenable et s'explique suffisamment par l'adaptation maladroite du second verbe au premier, et lire avec plusieurs byz. καὶ μακροθυμῶν en prenant, comme si souvent, le καί dans le sens de καίπερ : « Ne fera-t-il pas justice… tout en différant pourtant… » ou « lors même qu'il diffère… » On peut dans ce cas entendre avec Gœbel μακροθυμεῖν dans le sens de retenir sa compassion qui le pousserait à agir pour les siens. Cependant, il est difficile de trouver des exemples bien certains de ce sens. Jér.15.15 et Sirach.35.18, ne prouvent absolument rien ; 2Pier.3.15 pas davantage. Il faut donc en revenir au sens naturel et ordinaire de retenir son courroux, et expliquer ainsi : « lors même qu'il diffère de donner cours à sa vengeance à l'égard des siens, » c'est-à-dire d'intervenir par sa justice pour mettre fin aux maux qu'ils ont à subir ; absolument comme le juge qui différait de prendre en main la cause de la veuve contre son oppresseur.
Verset 8. Après cette affirmation de la longanimité divine, qui répond à la persévérance de l'Eglise, il est clair que Jésus ne peut prendre ἐν τάχει dans le sens de bientôt, dans peu de temps ; idée qui serait d'ailleurs le contraire du ἐπὶ χρόνου, pendant longtemps, du v. 4. Il signifie donc, comme souvent, bien vite, rapidement. Une fois donné, l'ordre de délivrance s'exercera promptement, coup sur coup, de manière à surprendre le monde, comme le jugement du déluge et celui de Sodome (17.26-30) ; même sens de ἐν τάχει Rom.16.20, où celui de bientôt n'est pas admissible. Comp. 1Thess.5.3-4. - Πλήν, seulement. Ce qui inquiète Jésus, ce n'est pas la disposition de Dieu à secourir ses élus, c'est uniquement la persévérance de ceux-ci à réclamer son secours. Si la veuve persiste, tout finira bien pour elle ; seulement persévérera-t-elle ? La disposition charnelle du monde, décrite 17.26 et suiv., n'envahira-t-elle pas l'Eglise elle-même de manière à étouffer en elle le soupir énergique après la venue de son Chef ? L'humanité tout entière ne paraîtra-t-elle pas avoir perdu la pensée de sa céleste destination et du salut qui l'y avait ramenée ? Le terme de foi, déterminé comme il l'est par l'article, désigne la foi dont il est question dans ce passage, la foi semblable à celle de la veuve, qui, malgré l'indifférence apparente du juge céleste, persiste à revendiquer son droit, fondé sur les promesses qu'il lui a faites. - Sur la terre : en opposition au ciel, d'où revient le Fils de l'homme. - Jésus ne s'est fait aucune illusion sur le résultat de son œuvre au sein de l'humanité. Il n'a pas cru à un développement progressif du bien. Il connaissait trop bien pour cela le cœur de l'homme et la puissance des penchants mauvais. Le jugement a toujours été à ses yeux le complément nécessaire du salut.
Tandis que Hilgenfeld voit dans la soif de vengeance qui selon lui inspire cette parabole, la preuve de sa très haute antiquité (« l'une des parties les plus anciennes de notre évangile ») de Wette trouve dans ce même tableau les traces d'un temps postérieur où l'Eglise était déjà la victime de la persécution. Weizsæcker découvre dans la partie adverse le judaïsme ennemi de l'Eglise, et dans le juge la puissance païenne ; il voit par conséquent dans cette parabole une composition postérieure de Luc lui-même. - En vérité ces raisonnements ne sont bons qu'à se détruire mutuellement. Ils compliquent inutilement ce qui est très simple.
3. La parabole du péager et du pharisien. (18.9-14)
Cette parabole est propre à Luc. Aucun lien logique ne la rattache à ce qui précède et à ce qui suit. Elle fut prononcée à l'occasion d'une scène de voyage indiquée au v. 9. Les relations avec la parabole précédente que cherchent à établir Weiss (recommander l'humilité aux élus du v. 7) et Keil (l'idée générale de la prière) ne satisfont point.
Versets 9 à 12. Le pharisien :