Le terme d'ἄρχων, chef, désigne probablement un chef de synagogue ; comp. Matth.9.18 (ἄρχων) avec Marc.5.22 et Luc.8.41 (ἀρχισυνάγωγος, ἄρχων τῆς συναγωγῆς). Matthieu et Marc disent ici tout simplement εἷς ; plus tard le premier l'appelle ὁ νεανίσκος, le jeune homme (v. 20). Ces différences font dire à Reuss lui-même : Rédactions plus ou moins libres et indépendantes l'une de l'autre.
L'arrivée de cet homme est dramatiquement dépeinte par Marc : étant accouru et s'étant mis à genoux devant lui. - Il désirait sincèrement le salut, et il se figurait qu'une action généreuse, un grand sacrifice, tel que ceux que sa richesse lui donnait le moyen d'accomplir, lui garantirait ce bien suprême. Cette espérance suppose que l'homme est par lui-même capable d'acquérir la justice en faisant le bien ; que par conséquent il est foncièrement bon. C'est ce qu'implique aussi son apostrophe à Jésus : Bon maître ; car c'est l'homme qu'il salue en lui de la sorte, puisqu'il ne le connaît qu'en cette qualité. Le sens littéral de la question chez Luc est : « Quelle œuvre ayant faite hériterai-je (certainement)… » On voit, ici que le terme de vie éternelle pour désigner le salut, appartient au langage synoptique non moins qu'à celui de Jean.
Verset 19. A cet homme qui croit pouvoir accomplir une œuvre foncièrement bonne et digne de la vie éternelle, Jésus répond en refusant, d'abord, pour lui-même le titre de bon qu'il lui donne. C'est rappeler énergiquement son interlocuteur à la connaissance de lui-même et à l'humilité. Mais il ne faut pas penser qu'en refusant ce titre, dans le sens faux où il lui est donné, Jésus veuille, comme on l'a prétendu, s'accuser lui-même de péché. S'il avait eu la conscience chargée de quelque faute, il en eût fait l'aveu plus explicitement. Celui qui dit aux hommes : « Vous qui êtes mauvais (11.13), » et : « Il faut que vous naissiez de nouveau » (Jean.3.7) ; et enfin : « Je fais toujours ce qui lui est agréable » (Jean.8.29), avait certainement, comme l'a dit Keim, « une conscience sans cicatrice. » Il veut seulement rappeler à son interlocuteur que toute bonté ne peut provenir que de Dieu, la source unique du bien. Cet axiome est la hase du monothéisme. Jésus lui-même n'est bon et ne reste bon qu'en vertu de sa dépendance intérieure constante et complète de ce Dieu seul bon (Jean.5.30). Sa bonté est celle de Dieu agissant en lui, de même que l'éclat d'un cristal est celui de la lumière solaire se jouant en lui. Les anciens et plusieurs modernes (Olshausen, Ebrard, Keil) expliquent cette réponse en disant que Jésus se met ici au point de vue de l'interrogateur qui le tient pour un simple homme. Le sens serait : Si en effet je n'étais que ce que tu penses (si je n'étais pas Dieu), je ne pourrais accepter ce titre de bon que tu me donnes. Mais comment son interlocuteur aurait-il pu entrevoir ce sens ? Ullmann, Meyer, Weiss, Borner, etc., pensent que Jésus repousse ce titre en raison de ce que sa sainteté est encore en état de croissance et de lutte et de ce que Dieu seul est la bonté absolue et immuable, et, comme dit Bèze, bonitatis canon et archetypus. Hofmann semble croire plutôt que le refus de Jésus d'accepter cette épithète vient de ce qu'elle lui est donnée par un homme qui le connaissait trop peu pour juger d'un pareil fait. Ces explications me paraissent, la première insuffisante, la dernière positivement fausse. - Dans Matthieu (leçon alex.) la réponse de Jésus est : « Pourquoi m'interroges-tu sur le bien ? Un seul est bon. » On a pensé que c'était une correction destinée à enlever ce qui pouvait scandaliser dans la forme conservée par Marc et Luc. Mais pourquoi dans ce cas n'aurait-on pas corrigé aussi le texte de ces derniers ? La réponse que nous trouvons chez Matthieu peut avoir suivi et complété celle de Marc et de Luc. Avant tout Jésus aurait dit : « Ne me donne pas le titre qui ne convient qu'à Dieu. Et, quant à ce que tu me demandes, ne t'imagine pas pouvoir accomplir par ta propre force quelque chose de vraiment bon. Dieu seul est bon ; le chercher lui-même, voilà le vrai bien ! » Mais la suite ne se rattache pas très naturellement à cette idée, et il est plus simple de s'en tenir à la forme que nous ont conservée Marc et Luc.
Verset 20. Après avoir rectifié l'erreur fondamentale du jeune homme, Jésus répond à sa question : L'œuvre à faire ne consiste point dans quelque acte extraordinaire particulier ; c'est simplement d'observer la loi. Jésus ne cite que la seconde table comme comprenant les œuvres les plus extérieures et les plus palpables. Cette réponse de Jésus est sérieuse. Moïse n'a-t-il pas dit : « Fais ces choses, et tu vivras. » Faire ces choses, en effet, c'est aimer ; aimer c'est vivre. Jésus procède en bon pédagogue. Bien loin d'arrêter l'élan de celui qui croit à sa propre force, il le pousse à suivre cette voie fidèlement jusqu'au bout, sachant bien que, s'il est sincère, il mourra à la loi par la loi même, ainsi que saint Paul (Gal.2.19). Comme dit Gess : « Entrer complètement dans le sérieux de la loi, c'est le vrai chemin pour venir à Jésus-Christ. »
Verset 21. Cette réponse témoigne d'une grande ignorance morale, sans doute, mais aussi d'une noble sincérité. Il a toujours ignoré le sens spirituel des commandements, et croit par conséquent les avoir accomplis. Ici se place ce coup de pinceau inimitable de Marc : « Et Jésus, l'ayant regardé, l'aima. » Quand on veut faire de Marc le compilateur des deux autres évangélistes, on est réduit à dire, avec de Wette, que Marc, trouvant lui-même cette réponse aimable, a prêté à Jésus son propre sentiment. Nous voyons bien plutôt dans ce mot un de ces traits qui révèlent la source, très rapprochée de la personne de Jésus, d'où proviennent en partie les récits de Marc. Il y avait là un apôtre qui suivait les impressions de Jésus, telles qu'elles se peignaient sur sa figure, et qui surprit au passage le regard de profonde tendresse qu'il jeta sur cet être si sincère et si naïf. - Ce regard d'amour était en même temps un regard plein de pénétration (ἐμβλέψας αὐτῷ, Marc.10.21), par lequel Jésus discerna les bonnes et les mauvaises qualités de ce cœur et qui lui inspira la parole suivante.