Cette parole, propre à Luc, n'est en aucun rapport avec celle qui précède immédiatement. Les miracles ne sauraient être rangés dans la catégorie des διαταχθέντα, des choses ordonnées. Elle n'en clôt pas moins très convenablement toute cette série d'enseignements de Jésus qui se rapportent à l'esprit pharisaïque. Un esclave rentre le soir, après avoir travaillé tout le jour dans la campagne soit à labourer, soit à garder le troupeau. Le maître se livre-t-il envers lui à quelque démonstration de satisfaction extraordinaire ? Non ; tout continue à marcher dans la maison selon l'ordre établi. Du travail du jour, le serviteur passe à celui du soir ; il apprête et sert le repas, aussi longtemps (ἕως, ou mieux encore ἔως ἄν) qu'il plaît à son maître de manger et de boire. Et alors seulement, il peut lui-même prendre son repas. Le εὐθέως, promptement, doit être lié non à ἐρεῖ, dise, mais aux mots suivants : « Approche-toi et prends place. » Ce mot a son antithèse dans le μετὰ ταῦτα, après cela, du v. 8. - Ainsi l'homme le plus irréprochable doit se dire qu'il n'a fait en remplissant tout, son devoir que s'acquitter d'une dette envers Dieu, qui, de son côté, pourvoit à tous ses besoins. Au point de vue du droit, on est donc quitte des deux parts. Le terme ἀχρεῖοι, inutiles, ne doit point être pris ici dans le même sens que Matth.25.30 (incapable de servir utilement). Le contexte montre qu'il signifie simplement : qui n'a rien fait de propre à mériter une récompense exceptionnelle. Cette appréciation de l'œuvre humaine est vraie dans la sphère du droit où se plaçait le pharisaïsme et fait crouler ce système légal, en niant, avec le mérite humain, l'obligation de Dieu à récompenser l'homme ; et cette appréciation doit toujours demeurer celle de l'homme, quand il évalue son œuvre vis-à-vis de Dieu. Mais il y a une sphère supérieure à celle du droit, celle de l'amour ; dans celle-ci s'accomplit par l'homme un travail d'une autre nature, celui qui a le caractère du joyeux et filial dévouement ; et aussitôt se produit une appréciation divine fondée sur un autre principe, le cas infini que l'amour fait de l'amour. Jésus a formulé cet autre point de vue 12.36-37. Holtzmann pense que cet avertissement n'a pas pu être adressé aux disciples, comme il est dit v. 1, précisément parce qu'il est destiné à combattre l'esprit pharisaïque. Mais Jésus ne recommandait-il pas aux apôtres de prendre garde au levain des pharisiens, et la parabole des ouvriers appelés à différentes heures du jour et qui a le même sens au fond que ce précepte, ne s'adresse-t-elle pas aux disciples (Matth.20.1 et suiv.) ? La question de Pierre à la suite du départ du jeune homme riche (Matth.19.27) : « Que nous en reviendra-t-il ? » montre assez que le danger est toujours là pour les croyants. L'orgueil est attaché, comme un ver rongeur, aux racines de la fidélité elle-même. - Les mots : οὐ δοκῶ, je ne le pense pas, que lisent les byz. à la fin du v. 9, et qu'omettent Tischendorf, Westcott et Hort, sont défendus par Meyer, Weiss, Keil, et avec raison. Comme le dit Weiss, ils ne font pas l'effet d'une glose, et ils se trouvent dans les anciennes versions. Leur omission a sans doute été occasionnée par le οὕτω qui suit (Meyer).
L'étude de ce morceau nous conduit à la conclusion suivante : Ou bien Luc l'a trouvé tel quel dans sa source, ou bien, après avoir rapporté jusqu'ici tous les enseignements dont l'occasion y était mentionnée, il réunit maintenant tous ceux qu'il y trouvait sans indication pareille. C'est comme un fond de portefeuille qu'il nous livre intact. Un esprit aussi ingénieux que le sien n'eut pas eu de peine à créer occasions et préambules, s'il eût eu l'habitude de ce procédé. En même temps, ce caractère fragmentaire, qui nous étonne au premier coup d'œil, est la preuve la plus évidente de la réalité historique des paroles ainsi rapportées. Comment des discours prêtés au Maître par ses disciples eussent-ils présenté cet aspect brisé ?
III
Les dernières scènes de voyage.
(17.11 à 19.27)
Cette troisième section nous conduit, jusqu'à Béthanie, aux portes de Jérusalem, et jusqu'au matin du jour des Rameaux. Il me paraît évident que, dans l'intention de Luc, le v. 11 indique simplement la continuation du voyage commencé 9.51 (comp. 13.22), et non, comme le voulait Wieseler, le commencement d'un voyage nouveau. En raison de la multiplicité des événements racontés, Luc rappelle de temps en temps la situation générale. C'est dans le cours de cette troisième section que son récit rejoint celui des deux autres synoptiques, au moment où l'on présente à Jésus des enfants pour qu'il les bénisse (18.15 et suiv.). Ce fait étant expressément placé en Pérée par Matthieu et Marc, il résulte de là que les faits suivants doivent avoir eu lieu en Galilée d'abord, au moment où Jésus allait passer le Jourdain, puis en Pérée, dès le moment où il eut franchi ce fleuve. Weiss, Hofmann et d'autres se refusent à reconnaître cette manière de comprendre la narration. Le v. 11 renferme, selon eux, uniquement l'introduction du récit suivant, en ce qu'elle fait comprendre comment un Samaritain et des Juifs pouvaient se trouver réunis. Ce serait très bien si dans ce préambule il n'y avait que les mots διήρχετο διὰ μέσου, il passait au milieu de… Mais auparavant se trouvent ceux-ci : ἐν τῷ πορεύσεθαι αὐτὸν εἰς Ἰερουσαλὴμ, comme il était en marche pour Jérusalem, qui seraient absolument inutiles dans ce sens. Cette expression n'a de sens que si elle a pour but de rappeler la situation générale indiquée 9.51, et telle que nous l'avons comprise.
1. Les dix lépreux. (17.11-19)
Versets 11 à 14. La guérison :