L'impudence inconsciente du riche continue jusqu'à la fin. Comme il a fait de Lazare son serviteur, il contredit en face Abraham lui-même : Non ! S'il ne s'est pas repenti à temps, c'est que Dieu n'a pas employé le bon moyen. - Par ces mots : ils se repentiront, le riche lui-même avoue que ce qui l'a perdu, ce n'est pas la richesse, mais l'impénitence qui l'a accompagnée.
Verset 31. Illusion ! répond Jésus, par la bouche d'Abraham. Celui dont la conscience n'a pas été réveillée par la loi, aurait beau voir un mort ressuscité ; son imagination seule en serait frappée. Après la première émotion de surprise et d'effroi, s'éveillerait la critique qui dirait : Hallucination de la vue, de l'ouïe ! Et la sécurité charnelle, un instant ébranlée, se raffermirait bientôt.
Telle fut la réponse terrible de Jésus au ricanement des orgueilleux et avares pharisiens (v. 14). Ils savent maintenant ce qu'ils sont aux yeux de Dieu et ce qui les attend au-delà de la mort. Ils comprennent aussi l'unique moyen qui leur reste de prévenir une telle fin.
Cet enseignement offre dans ses trois parties la plus parfaite unité. Il n'offre aucune trace réelle des allusions qu'on a voulu y voir aux autorités juives, aux judéo-chrétiens pauvres et aux pagano-chrétiens riches qui doivent leur venir en aide (le riche, Lazare, les chiens !) ; il ne renferme pas non plus la moindre trace de la lutte entre le christianisme (ou le judéo-christianisme) et le judaïsme incrédule. Il s'explique simplement par la situation décrite dans le préambule à laquelle il s'adapte complètement. Il porte enfin d'un bout à l'autre la marque de l'esprit puissant de Jésus, qui, à l'usage prudent et habile de la richesse (dans la parabole de l'économe infidèle), oppose ici son emploi égoïste et imprévoyant, et, à l'exemple d'une conversion accomplie à temps (celle de l'économe), celui d'une impénitence qui a persisté jusqu'à la mort.
Le sens prétendu ébionite de cette parabole (la condamnation de la richesse comme telle) n'a pas non plus été confirmé par l'étude que nous terminons. Et, quant aux emprunts que Jésus doit avoir faits aux intuitions rabbiniques, ils ne portent en tout cas que sur les couleurs du tableau ; l'on peut même se demander jusqu'à quel point ce n'est pas ce tableau lui-même qui a déteint sur les idées postérieures des docteurs juifs.
7. Paroles diverses. (17.1-10)
Ce morceau renferme quatre brefs enseignements :
- sur les scandales ;
- sur le pardon des offenses ;
- sur la puissance de la foi ;
- sur le non mérite des œuvres.
On a cherché à les rattacher logiquement les uns aux autres et à relier le premier à ce qui précède ; mais sans succès. Olshausen, Meyer, Schanz, pensent que le scandale auquel Jésus fait allusion, v. 1 à 4, est celui que les pharisiens avaient donné aux disciples par leur ricanement ou celui qu'ils donnent au peuple en ce moment même par leur incrédulité (16.14). Mais le danger de scandaliser les petits (v. 2) ne peut concerner que des forts ; le premier avertissement ne peut donc s'adresser qu'aux disciples (v. 1), en tant que croyants plus avancés que d'autres, ce qui est contraire à l'explication proposée. Quant au précepte du pardon, on le rattache à l'avertissement contre le scandale par cette pensée que le refus de pardonner peut éloigner le coupable de la foi, ou bien aussi en disant que Jésus passe du scandale que les pharisiens donnent aux croyants à celui que ceux-ci peuvent se donner entre eux par le refus de réconciliation ; liaison ingénieuse, mais artificielle. La demande des apôtres, relativement à un accroissement de foi, proviendrait de l'impuissance où ils se sentent d'aimer jusqu'à pardonner, comme Jésus vient de le leur recommander ; enfin la négation du mérite des œuvres serait destinée à prévenir la satisfaction orgueilleuse qu'ils pourraient tirer des miracles opérés par leur foi. Mais la foi qui inspire la charité capable de pardonner sept fois dans un jour est tout autre chose que celle qui opère les miracles extérieurs ; et les opérations miraculeuses n'ont rien de commun avec les œuvres morales rentrant dans l'accomplissement de la tâche chrétienne journalière.
Ainsi il est évident que ces quatre avertissements sont placés là sans relation aucune les uns avec les autres et avec ce qui précède ; cette circonstance, ainsi que l'absence d'indication sur le fait qui les a occasionnés, prouve qu'ils se trouvaient sous cette forme détachée dans la source où puisait Luc. Il les a reproduits tels quels, sans se permettre d'inventer une situation propre à les motiver, ce qui prouve l'authenticité des occasions indiquées dans tant d'autres cas. Weiss pense qu'il reprend ici sa source au point marqué par Matthieu.18.6 (sur le scandale) et Matthieu.18.15-17 (sur le pardon) ; il reviendrait ensuite à Matthieu.17.20 (sur la puissance de la foi) ; Holtzmann, à peu près de même, tout en substituant comme source principale au Matthieu apostolique de Weiss, le Marc primitif, reproduit dans notre Marc, Marc.9.36-50. Mais en tout cas Luc ne connaissait pas la situation historique qui avait occasionné ces préceptes ; autrement il l'eût indiquée ou bien il les eût placés lui-même au moment où les placent les deux autres synoptiques, au ch. 9 de son écrit. Du reste, la grande différence dans la teneur de ces préceptes, en particulier de celui sur la puissance de la foi (comp. Luc v. 6, un mûrier, avec Matth.17.20 ; 21.21 et Marc.11.23, une montagne), ne permet pas d'admettre que Luc les ait empruntés à la même source que les deux autres ou à l'un d'eux. Le quatrième précepte, qui n'a pas de parallèle dans les deux autres évangiles, prouve également que Luc a ici sa source propre et qu'il la suit exactement sans essayer d'en combler lui-même les lacunes.
1o Versets 1 à 3a. Les scandales :