Il est vrai qu'une nouvelle ère a commencé depuis Jean ; avec ce messager divin, l'époque de préparation au règne de Dieu est arrivée à son terme. Loi et prophètes ont fait place à l'appel de la grâce divine qui invite tous les pécheurs à entrer dans le nouvel état de choses. Le mot βιάζεται, dans le contexte, doit être pris dans le sens passif : « Tous sont fortement pressés d'entrer ; » ainsi Hofmann. La plupart le prennent dans le sens moyen : « Chacun s'y rue, en quelque sorte ; c'est comme une foule qui se presse pour entrer par cette porte maintenant ouverte. » Mais ne serait-ce pas trop dire ? Ce tous ne renfermerait-il pas une forte exagération ? Et la notion de pressante invitation ne se rattache-t-elle pas plus naturellement que celle de l'acceptation au terme d'εὐαγγελίζεσθαι, annoncer la bonne nouvelle ? Le royaume de Dieu est annoncé, ouvert, et chacun est ainsi solennellement invité à y entrer.
Verset 17. Le δέ est adversatif : « Néanmoins la valeur de la loi n'est pas abolie pour cela. » Le rôle de la loi est permanent ; elle doit conduire l'homme à la repentance et par là à la foi en l'Evangile, et c'est elle qui jugera. - Κεραία, diminutif de κέρας, corne, désigne sans doute les petits traits ou crochets des lettres hébraïques. Le moindre élément de sainteté divine que contient la loi, a plus de réalité et de durée que tout l'univers visible. Si donc l'Evangile remplace la loi, ce ne pourra être qu'en l'accomplissant et par conséquent en la maintenant dans son contenu essentiel. Sur la leçon de Marcion τῶν λόγων μου, mes paroles, au lieu de τοῦ νόμου, voir plus loin.
Les deux versets 16 et 17 sont placés par Matthieu dans le discours de Jésus sur Jean-Baptiste, Matth.11.12-13, et dans l'ordre inverse de celui de Luc. On comprend aisément comment notre v. 16 a pu être intercalé par Matthieu dans ce discours dont Jean-Baptiste était le sujet. Mais nous avons vu que dans ce même discours, Luc ch. 7, cette déclaration était très avantageusement remplacée par une parole toute différente, v. 29 et 30. Bleek reconnaît (I, p. 454 et suiv.) que Luc mérite la préférence quant à la teneur des paroles. Je pense qu'il en est à plus forte raison de même quant à la place qu'il leur assigne ; car c'est en général sur ce second point que porte sa supériorité.
Verset 18. « Et même, il arrivera que dans la nouvelle économie la loi sera plus sévèrement appliquée que dans l'ancienne. » Jésus donne, comme exemple de cette sévérité plus grande, la loi du divorce. C'est le même exemple qu'il allègue chez Matthieu dans le sermon sur la montagne (Matt.5.31-32), et dans un but analogue ; seulement il me paraît que le premier évangéliste a suivi là une association d'idées qui lui appartient en propre (voir ⇒). Moïse, dans le Deutéronome, comme Jésus le fait voir (Matth.19.3 et suiv., et Marc.10.2 et suiv.), avait autorisé le divorce, en se bornant à le limiter par quelques mesures restrictives. C'était là un abandon momentané de la rigueur du principe du mariage, tel qu'il avait été proclamé Gen. ch. 2. Jésus rétablit dans sa pureté l'ordre de choses divinement voulu et en fait la loi de l'économie nouvelle. D'après le Talmud (Gittin, IX, 10), Hillel, le grand-père de Gamaliel, celui dont on veut faire aujourd'hui le maître de Jésus, enseignait qu'un mari a le droit de congédier sa femme quand elle lui a brûlé son dîner[1]. On comprend qu'en face de telles altérations Jésus ait senti le besoin d'affirmer le maintien de l'obligation morale, telle qu'elle était renfermée dans la loi divine. - Plusieurs interprètes donnent un tout autre sens à cette parole (Olshausen, H. Bauer, Hofmann, Weiss, avec quelques différences). Ils trouvent ici une pensée analogue à celle de Paul, Rom.7.1-16. L'idée de mariage serait prise allégoriquement et désignerait dans la pensée de Jésus la relation de l'homme avec la loi. « Celui qui congédie sa femme et en épouse une autre » signifierait : celui qui, en raison de la nouvelle forme du règne de Dieu, rejette complètement la valeur permanente de la loi. Et « celui qui épouse une femme congédiée » signifierait, : celui qui, après que la loi a été remplacée par l'Evangile, prétend continuer encore la relation précédente avec l'ancienne économie. Le premier pèche contre le v. 17 ; le second, contre le v. 16 (Weiss). Mais lequel des auditeurs de Jésus aurait pu comprendre le premier mot d'un enseignement si étrangement exprimé ? Il est bien remarquable que précisément à cette époque, c'est-à-dire au moment où Jésus venait de passer en Pérée d'après les deux autres synoptiques, une question sur le divorce fut adressée à Jésus, et cela par des pharisiens (Matth.19.3), et que Jésus y répondit par une parole toute semblable à celle que nous trouvons ici chez Luc. Ce parallèle détermine le sens de celle-ci et en explique la présence dans ce morceau.
L'asyndeton entre les deux versets 17 et 18 s'explique par le caractère fragmentaire du compte-rendu que possédait Luc sur les circonstances de cette époque. L'évangéliste s'est borné à le reproduire sans se permettre de combler de son chef les lacunes qu'il présentait. Au lieu de lui faire un crime du caractère décousu de son récit, on doit donc plutôt y voir la preuve de sa rigoureuse fidélité.
Pour justifier le v. 18, dans le contexte de Luc, Schleiermacher a vu dans ce verset une allusion au divorce d'Hérode Antipas avec la fille d'Arétas et à son mariage illicite avec Hérodias, crime que les scribes et les pharisiens n'avaient pas eu le courage de blâmer comme Jean-Baptiste. Mais Hérodias n'avait nullement été congédiée par son mari ; c'était elle qui l'avait volontairement quitté. Jésus, s'il eût pensé à ce cas, aurait donc dû s'exprimer tout différemment.
La parole du v. 17, proclamant la durée éternelle de la loi, a paru à plusieurs critiques incompatible avec le caractère paulinien de l'évangile de Luc. Hilgenfeld prétend en conséquence que le texte de notre Luc canonique est falsifié, et que la vraie rédaction primitive a été conservée, pour ce passage comme pour plusieurs autres, par Marcion, qui lisait : « Il est plus facile que le ciel et la terre passent, que de ce qu'il tombe un seul trait de lettre de mes paroles. » Mais 1. Si l'on juge ce cas particulier d'après le procédé ordinaire de Marcion, on doit bien plutôt penser que c'était lui qui avait accommodé le texte évangélique à son point de vue dogmatique. 2. Jésus n'aurait pas pu employer l'expression : trait de lettre, en parlant de ses paroles, avant qu'elles fussent formulées par écrit. 3. Le parallèle Matthieu.5.18 prouve sans réplique que l'expression ici employée a réellement été appliquée par Jésus à la loi elle-même. Aussi cette supposition a-t-elle été combattue par Zeller. Mais celui-ci en substitue une autre plus invraisemblable encore : c'est que Luc, pour déguiser la tendance anti-paulinienne de cette parole, l'a entourée avec soin de deux autres qui devaient engager le lecteur à ne pas la prendre à la lettre. Quel stratagème ! N'eût-il pas été plus simple de la retrancher tout à fait ?
Sur le fond de ce préambule se détache, comme exemple, la scène suivante. A ces mots du v. 15 : ce qui est élevé devant les hommes, répond le tableau du la vie somptueuse et brillante du riche ; à l'expression : est en abomination, devant Dieu (même verset), le tableau de son châtiment dans l'Hadès ; à la déclaration du v. 17 sur la permanence de la loi, la réponse d'Abraham : Il ont Moïse et les prophètes. - La parabole du mauvais riche est le pendant de celle de l'économe infidèle. Car, comme le dit parfaitement Reuss : « Il manque précisément au premier la qualité qui a été louée chez le second, la prévision de l'avenir et le soin de s'y préparer ; » ajoutons : par le sage emploi des biens terrestres.
Versets 19 à 31. La parabole du mauvais riche. Deux scènes, qui correspondent, trop exactement l'une à l'autre pour que cette corrélation ne soit pas l'idée même de la parabole. L'une se passe sur la terre (v. 19 à 22), l'autre dans l'Hadès (v. 23 à 31).
Versets 19 à 22. La scène terrestre. Elle comprend quatre tableaux : la vie du riche, v. 19, et celle du pauvre, v. 20-21 ; la mort du premier, v. 22a, et celle du second, v. 22b.
Notes
[1] Jesus und Hillel, par Delitzsch, p. 27. où ce savant réfute l'interprétation figurée que les Juifs modernes cherchent à donner de cette parole.